MOI, LE SUPRÊME, Augusto Roa BastosFiche de lecture

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Une voix d'outre-tombe

« Je n'ai jamais aimé personne. Je m'en souviendrais. Quelque trace en serait restée dans ma mémoire. Sauf dans les rêves, et alors il s'agissait d'animaux. D'animaux de rêve, d'outre-monde. Des figures humaines d'une perfection indescriptible. » Dans un Paraguay que la peur, l'inculture et l'obéissance frappent d'irréalité, un homme malade sans âge et sans visage, soliloque à voix haute dans un palais désert. C'est José Gaspar Rodríguez de Francia, « Suprême Dictateur », qui régna sans partage sur le Paraguay de 1814 à 1840. La voix semble venir d'outre-tombe, et le dialogue qu'elle engage parfois fait surgir une longue théorie de fantômes : figures historiques qui peuvent être antérieures ou postérieures au locuteur, secrétaires, parents ou chiens fidèles, tous confondus dans la mort. L'ambivalence de la voix est notable : en elle s'expriment alternativement, et parfois simultanément, Moi et Lui, l'être sensible ployant sous les souvenirs et « l'absolue solitude » du néant, et le Tout-Puissant, celui dont le verbe fait loi, celui qui énonce à la face du monde : « Je n'écris pas l'Histoire. Je la fais. » Une construction subtilement symétrique répartit le discours de Francia entre la « circulaire perpétuelle » qu'édicte le personnage public dans le silence général, et le « Cahier privé » où se lisent la frustration affective, la peur du hasard qui détruit l'ordre, la fascination de la mort. L'oralité, souvent véhémente, fait revivre les grandes fractures de la vie, la haine du père, la honte des origines impures – tout ce qui incita Moi à refuser d'être « engendré par un ventre de femme » et à accoucher, par sa seule volonté, de Lui-même, le Suprême.

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ROA BASTOS AUGUSTO (1917-2005)

  • Écrit par 
  • Bernard SESÉ
  •  • 823 mots

Dans le chapitre « Le « monothéisme » du pouvoir »  : […] À la croisée du mythe et de l'histoire, Yo, el Supremo (1974 ; Moi, le Suprême , 1984 et 1991 pour les versions théâtrales) mêle et transmute un matériau hétérogène : monologues, dialogues, évocations historiques, extraits du cahier privé du « père de la patrie », correspondances, coupures de presse, libelles, « circulaire perpétuelle », où le discours officiel révèle toute son ambiguïté. Ce roma […] Lire la suite

Pour citer l’article

Ève-Marie FELL, « MOI, LE SUPRÊME, Augusto Roa Bastos - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/moi-le-supreme/