MODERNITÉ, notion de

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Origines

Les différentes étapes en sont faciles à repérer. Il y a d'abord l'époque de la Renaissance, qui voyait dans le Moyen Âge la nuit de l'esprit et se concevait comme l'ère du dégel, puis celui des Temps modernes, avec la découverte de l'Amérique, l'invention de l'imprimerie, la nouvelle physique et la nouvelle astronomie qui ne faisait plus de la Terre le centre du monde, un monde qui changeait de base. Le théocentrisme se transforme alors en humanisme et, dans l'espace religieux, la Réforme s'attaque à l'édifice jugé dogmatique de l'Église catholique et romaine.

Aux xviie et xviiie siècles, la modernité n'a pas encore de nom mais trouve ses fondements philosophiques et politiques. Et d'abord avec les penseurs du contrat social – Hobbes, Locke, Rousseau ou Kant – qui modifieront radicalement la vision du politique et de la société. La modernité s'énonce dès lors sous le nom de « progrès » et sous le programme des Lumières. Elle va se revendiquer, au milieu du xixe siècle, comme valeur et choix de vie jusque dans le quotidien. Profitant de l'essor des communications et de la presse de masse, elle va instituer son imperium dans toutes les sphères de la société, tant en art qu'en politique, dans les mœurs ou dans la mode, bousculant le « vieux monde » de la tradition.

La modernité est donc le mode de vie et d'organisation sociale, la configuration culturelle – ce que Hegel appellerait une figure de l'esprit – qui est apparue en Europe vers le xvie siècle et dont la lente cristallisation avait commencé dès le xve siècle. Elle se poursuit aujourd'hui, mouvement sans cran d'arrêt, histoire toujours ouverte, perpétuelle affirmation de la valeur des avant-gardes du moment présent contre les traditions, avant-gardes d'hier. Ainsi peut-on situer dans l'espace (l'Occident) et dans le temps (la Renaissance) l'état civil de la modernité.

Il reste à en définir la nature. En prétendant opérer une rupture radicale, la modernité s'affirme en faisant de tout ce qui n'est pas elle, et qui la précède, un avant indifférencié défini comme archaïque, ou traditionnel. Cette façon de ranger dans une même catégorie les sociétés jugées non modernes semblera désinvolte, quand on sait combien sont dissemblables, et nombreuses, ces sociétés dont on ne retiendrait pour unique caractère que leur commun éloignement d'avec la modernité. Mais, précisément, on pose qu'elles s'en différencient toutes de la même façon et que c'est cette analogie qui les rend semblables dans leur rapport à elle, celle-ci se présentant comme une forme de société qu'un fil rouge sépare de toutes les autres. Il faut donc retenir comme consubstantielle à la modernité cette vive sensibilité à l'absolu de sa différence. Encore faut-il cerner et comprendre cette différence absolue et la forme d'originalité qui est celle de ce mode d'installation dans le monde.

On ne peut résumer la modernité à sa foi dans le progrès et les Lumières, le triomphe de la rationalité et de ses lendemains radieux. La modernité n'est pas tout entière dans un credo messianique. On ne saurait lui soustraire son autre versant, le temps du désabusement devant ces scandales que furent, pour la raison occidentale, les guerres du xxe siècle et les totalitarismes qu'elles ont engendrés (bolchevisme, fascisme, nazisme) et aujourd'hui, le triomphe mortifère de la technologie sans finalité, la déterritorialisation des hommes et des sociétés, et la désertification de la planète.

La modernité est à la fois, paradoxalement, « ce moment où l'homme se réapproprie le monde, se désigne comme source unique du sens et fondements des pouvoirs auxquels il se soumet et ce moment où il découvre ce qu'il cherchait à se voiler, cette finitude en lui qui lui rappelle qu'il n'est pas un dieu s'il n'est pas de dieux et qu'il n'est pas son maître, s'il n'est pas de maître » (André Akoun, 1989). Telle nous paraît être la spécificité de la modernité : sa vérité est dans cette rupture avec la croyance selon laquelle la source du sens est ailleurs que dans l'homme et qui donne à l'existence individuelle et collective un enracinement ontologique. La modernité est ce chemin de l'exil radical.

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Écrit par :

  • : professeur émérite, université de Paris-V-Sorbonne

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Pour citer l’article

André AKOUN, « MODERNITÉ, notion de », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/modernite-notion-de/