MODERNISME, catholicisme

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Le modernisme savant, sous les différentes formes où on l'identifie habituellement (exégétique, historique, philosophique, dogmatique, etc.), se laisse mal isoler du mouvement intellectuel qui a marqué le catholicisme à la fin du xixe siècle et au début de celui-ci et qui visait à combler une infériorité. Car il est alors un fait qu'aucun historien ne songe à nier, au moins dans ses grandes lignes : le retard de la « science ecclésiastique », comme on disait, par rapport à la culture laïque et aux découvertes scientifiques, au point qu'on a pu parler d'un véritable sous-développement culturel (H. I. Marrou). Quelles qu'en soient les causes et les conséquences, la crise moderniste est partie de là, le jour où, au sein du clergé, on a refusé d'ignorer plus longtemps la pensée, les méthodes et les acquisitions d'hommes dont le patient labeur était extérieur à l'Église, pour se porter à leur niveau.

Ce « décollage » n'a pas été le fruit d'une consigne générale, partie d'en haut, mais d'initiatives dispersées et spontanées, qui, longtemps, n'ont cessé de se heurter à la résistance, à la méfiance et à l'incompréhension. Son histoire se laisserait assez bien repérer à deux niveaux : un catalogue de publications (ouvrages, collections, périodiques, dictionnaires), une suite de sanctions atteignant les auteurs de ces publications et prenant figure de martyrologe. La réalité est encore plus sombre, car la répression atteignit dans le silence bien des hommes qui n'écrivaient pas, dont le métier était seulement de transmettre par l'enseignement ce que de plus savants avaient écrit, ou, plus simplement, qui étaient connus dans leur entourage pour leur ouverture d'esprit ; et beaucoup, qui évitèrent les difficultés, jugèrent plus prudent de ne rien publier, voire d'éviter toute recherche pour se tourner vers l'action sociale ou religieuse.

L'une des données permanentes de l'histoire du catholicisme contemporain apparaît ainsi consister dans le hiatus qui s'instaura entre une vie intellectuelle, obligée à beaucoup de circonspection et entretenue dans le conformisme, et un élan apostolique, qui frappe par la vitalité de ses initiatives. Cette véritable claudication n'est sans doute pas étrangère à la situation actuelle où la « surprise » que fut l'orientation du IIe concile du Vatican, avec son aggiornamento, a été relayée par une seconde surprise, celle d'une explosion dont le contrôle s'avère difficile. Cette situation, à vrai dire, est beaucoup moins imprévue pour l'historien averti à la fois du dynamisme et de l'impréparation dont témoignent continûment plusieurs décennies. Elle explique la vigoureuse reprise en main de Jean-Paul II, parfois qualifiée, à tort, de « restauration ».

On a parfois cru pouvoir discerner deux phases dans le conflit de la science et de la foi, selon une expression qui a été à l'origine de toute une littérature : après les difficultés suscitées par les sciences de la nature seraient venues les difficultés apportées par les disciplines historiques et la méthode critique. C'est, d'une part, oublier qu'au xviie siècle déjà l'Église avait eu des historiens dont le sens critique était fort éveillé (Jean Mabillon, Louis Le Nain de Tillemont, Richard Simon, etc.) et, d'autre part, méconnaître que l'exégèse biblique ne peut échapper à une perpétuelle interférence de ces deux ordres de science, que symbolise bien le terme « démythisation » imposé par R. Bultmann : toute la Bible s'exprime à travers une cosmologie et une anthropologie qui ne sont plus les nôtres ; loin de pouvoir s'enfermer dans son érudition philologique, l'exégète doit participer à toute la culture de son temps pour pénétrer ces vieux textes.

D'ailleurs, jamais le renouveau intellectuel dans le catholicisme n'a observé ces deux phases. Il s'est d'abord présenté, à l'instigation du pape Léon XIII et sous l'influence de quelques jésuites, comme une restauration philosophique, fondée sur le thomisme. Il se veut un rappel à la raison et à ses vérités nécessaires, par opposition aux déraisonnements et aux égarements de la société moderne ; il entend proposer un système du monde, dont la foi est le couronnement, mais dont l'évidence doit permettre le rassemblement de tous les hommes de bon sens, de tous les honnêtes gens. Face à la culture laïque, il se place en concurrence, avec le sentiment de sa supériorité intrinsèque ; son tort n'est pas un retard sur elle, mais un oubli de sa propre tradition, qui lui a fait négliger son héritage séculaire.

Dans cette foulée, l'université catholique de Fribourg (Suisse) sera un lieu sensible. Celle de Louvain ouvrira une voie originale (Mgr Mercier, futur cardinal et archevêque de Malines ; Mgr Deploige) en cherchant à élaborer une « néo-scolastique » nourrie des progrès des sciences physiques, psychologiques et sociales. À la concurrence se substitue ainsi l'utilisation. Il apparut pourtant qu'un pas de plus était nécessaire, sinon deux : il ne suffisait pas d'assimiler des techniques et des résultats, il fallait en outre que le savant s'assimilât lui-même à un nouvel état d'esprit. Tout le débat portera sur les exigences de cette véritable conversion intellectuelle.

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  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Émile POULAT, « MODERNISME, catholicisme », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/modernisme-catholicisme/