PICCOLI MICHEL (1925-2020)

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De la « série F » à Dom Juan

Né à Paris le 27 décembre 1925, Michel Piccoli est le fils d'un couple de musiciens-interprètes : son père est violoniste, sa mère pianiste. Timide et plutôt introverti, il passe ses premières années en pension. C'est un spectacle de fin d'année, d'après un conte d'Andersen, qui décide de sa vocation de comédien en 1935. À dix-huit ans, il prend des cours, d'abord chez Bauer-Thérond, puis chez René Simon. Ses premières prestations théâtrales, avec les compagnies Renaud-Barrault et Grenier-Hussenot ou au TNP (dans Phèdre), ne sont pas des succès... Il gardera néanmoins le goût du théâtre, auquel il reviendra à partir des années 1980, notamment dans des œuvres de Tchekhov (La Cerisaie), Koltès (Combat de nègre et de chiens, 1983 ; Retour au désert, 1988), Marivaux (La Fausse suivante, 1985), Shakespeare (Le Conte d’hiver, 1988 ; Le Roi Lear, 2006), Marguerite Duras (La Maladie de la mort, 2007), Thomas Bernhard (Minetti, 2009), sous la direction de metteurs en scène tels que Peter Brook, Patrice Chéreau, Luc Bondy et André Engel.

Il débute au cinéma en 1945 dans Sortilèges, de Christian-Jaque. Ses positions politiques de gauche nettement affirmées ne sont pas étrangères à certains de ses premiers rôles. C’est le cas du Point du jour (1949), de Louis Daquin, seul film réellement néoréaliste français, de Sans laisser d'adresse, de Jean-Paul Le Chanois (1951), ou, quelques années plus tard, de Climats (1962), de l'homme de télévision Stellio Lorenzi. Trois réalisateurs qui ne cachent pas leur appartenance au Parti communiste. Au début des années 1950, Piccoli participe à des courts-métrages marginaux et humoristiques de Paul Paviot (Torticola contre Frankensberg, 1952), ou encore à La Chevelure (1961), d’après Maupassant, d’Ado Kyrou, un proche des surréalistes. Il joue aussi dans de nombreux films qu'il appelle « de série F », pour « faux cinéma », c’est-à-dire du « sous-sous-sous Eddie Constantine », explique-t-il, tels Interdit de séjour, de Maurice de Canonge (1954), Nathalie, de Christian-Jaque (1957), voire pire, ainsi Tout chante autour de moi, de Pierre Gout (1954). Mais c'est de la télévision – à sa grande époque dite de l’« école des Buttes-Chaumont » – que naîtra la notoriété de Michel Piccoli. Il est le héros de Rien que la vérité (1962), film de Claude Loursais adapté d’une pièce de Terence Rattigan diffusé exceptionnellement sur toutes les chaînes de l'Eurovision. Surtout, en 1965, il incarne un Dom Juan inoubliable dans l'adaptation de la pièce de Molière réalisée par Marcel Bluwal. Dès cette époque, on peut mesurer l'étonnant registre dans lequel va évoluer Michel Piccoli. Si dans ces films de « série F » il incarne fréquemment un policier (le plus souvent adjoint) perspicace et humain, il peut camper également un personnage inquiétant, sorte de génie du mal, malgré des scrupules tardifs, en jouant un Rastignac du journalisme de province (La Dragée haute, Jean Kerchner, 1959).

Le paradoxe de Piccoli est ainsi d'être à la fois un « personnage » et de se renouveler constamment selon une attitude parfaitement concertée. « À l'époque, expliquera-t-il vingt-cinq ans plus tard, si j'étais bien heureux d'avoir fait ce Dom Juan qui est une des plus belles œuvres de la littérature, je sentais tout autant combien il serait dangereux d'exploiter cette veine au cinéma, d'être ainsi étiqueté. Ce que font certains jeunes comédiens qui veulent seulement être premiers au box-office, devenir Delon ou Belmondo, un archétype formidable. Moi qui avais eu la chance d'en interpréter un immense, je n'allais pas me dégrader en le recopiant indéfiniment. »

Il reste que, malgré ce pouvoir de métamorphose, le personnage que l'on voit s'affirmer sur l'écran restera marqué par le rôle de dom Juan. Sa haute silhouette est empreinte de noblesse, de sérieux le plus souvent, de tragique parfois, mais toujours avec une nuance de retrait, de distance, une ironie légère ou féroce. Et il se montre toujours séducteur, que ce soit en amour, en amitié ou en affaires.

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Écrit par :

  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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Pour citer l’article

Joël MAGNY, « PICCOLI MICHEL - (1925-2020) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/michel-piccoli/