MÉMOIRE COLLECTIVE

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Une double perspective

Dans ses premiers travaux, comme dans ses articles ultérieurs, Halbwachs multiplie les études de cas – la famille, les classes sociales, les catégories professionnelles, les institutions – pour démontrer que c'est au sein de ces groupes qu'une mémoire est produite et partagée par leurs membres. Par exemple, chaque famille, à partir de la vie et des pratiques communes, forme une mémoire qui tient, pour une part, aux formes générales de la famille dans une culture donnée, et, pour une autre part, aux spécificités des rapports entre les participants. Cette mémoire familiale conserve le souvenir des rapports de parenté, des identités personnelles et des événements qui ont marqué l'histoire du groupe. Elle est dans un devenir permanent : elle ne cesse de s'enrichir de faits nouveaux de même qu'elle s'affaiblit à la mesure de la dispersion et de la disparition de ses membres.

La seconde perspective adoptée par Halbwachs, celle des cheminements mémoriels des individus, confirme la première. L'auteur met ici en question les conceptions de la psychologie traditionnelle, renouvelée par Henri Bergson (Matière et mémoire, 1896), faisant du souvenir une image obscurément conservée dans la mémoire et qui ferait irruption sans changement dans la conscience présente. Cette conception pourrait caractériser les rêves, dans leur surgissement et leur incohérence, mais la remémoration exclut une telle confusion. Le but d'Halbwachs est de démontrer combien le souvenir, sa reconnaissance et sa remémoration, sont l'objet d'un travail mental qui s'appuie tout d'abord sur des « cadres » spatio-temporels dont les formes ont été construites par la culture commune. Le passé est reconstruit, compris et repensé grâce à des éléments qui servent de repères et qui sont d'origine sociale.

De plus, ce processus de localisation ne se poursuit pas sans but. Il se déroule dans le présent et en est influencé. Nous recherchons les souvenirs dont nous avons besoin dans l'action présente et qui pourront l'éclairer. La réactualisation du passé par l'action présente constitue le propre de la mémoire collective, selon Roger Bastide (Mémoire collective et sociologie du bricolage, 1970). Grand lecteur d'Halbwachs, cet auteur pose toutefois au centre de sa propre réflexion le groupe en tant qu'organisation fondée sur des relations interindividuelles. À travers l'étude de l'adaptation des cultures « noires » du Nouveau Monde, il montre que, pour les membres du groupe, se rappeler, notamment leurs origines, signifie reconstruire le sens social de leurs propres actions en plein affrontement culturel. C'est pour les mêmes raisons que se produisent les oublis : les souvenirs qui ne trouvent plus de signification dans le présent sont effacés. Paul Ricœur avance même l'idée du devoir d'oubli, de nos obligations vis-à-vis du passé.

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Écrit par :

  • : professeur émérite, université de Paris-VII-Denis-Diderot

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Pour citer l’article

Pierre ANSART, « MÉMOIRE COLLECTIVE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/memoire-collective/