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Pour une réforme de la pensée médicale

Rendre au malade une partie de son être

Ce n'est pas ici le lieu d'exposer ce qu'est la névrose et la structure névrotique, mais un bref rappel est indispensable si l'on veut comprendre les conditions d'une réforme de la pensée médicale.

L'être humain naît dans des conditions de développement incomplet, qui font de lui un objet totalement dépendant du milieu, essentiellement parental, qui l'entoure à ses débuts dans la vie. D'un autre côté, les parents sont toujours très étonnés lorsqu'on leur demande pourquoi ils voulaient un enfant, ou des enfants. Malgré cet étonnement qui se traduit par « c'est pourtant évident », cette évidence ne trouve à se justifier que par des banalités. L'étude logique d'une seule de ces situations montre qu'en fait, et à leur insu, les parents attendent quelque chose de l'enfant à venir, l'attente la plus aisément saisissable étant celle de voir réaliser par l'enfant ce qu'eux-mêmes ont raté. Dès sa naissance, donc, l'enfant est pris dans un réseau de désirs qui le précédaient ; ce réseau va lui ravir, en partie, son propre avenir. Cette aliénation imposée à l'enfant par la pression permanente des petits événements quotidiens n'est pas consciente. Aucune différence ne surgissant dans ce quotidien, rien ne permet à l'enfant la prise de conscience ou la mise en question du jeu, tout aussi inconscient pour les parents, dont il est l'objet.

C'est ainsi que s'édifie la structure névrotique de la personnalité, qui est aussi la structure la plus fréquente, donc la structure normale de la personne humaine. Le développement va permettre à chacun de s'arracher, en partie, à cette aliénation infantile, chacun réussissant à forger jusqu'à un certain point sa propre existence. Mais il n'est pas rare que les conditions de vie, les événements de l'enfance constituent des obstacles trop difficiles à surmonter et, devant cette impossibilité de trouver le recours souhaité, vont se développer des symptômes névrotiques. Chacun sait aujourd'hui que le symptôme névrotique a un sens, qu'il contient quelque chose du malade et que le travail du thérapeute consiste à restituer au sujet ce qui, de lui, est enfermé dans le symptôme. Parfois même, les obstacles sont tellement insurmontables que le sujet n'est plus en état de s'exprimer par des symptômes névrotiques et que le dernier recours qui lui reste est d'utiliser ou de créer des symptômes organiques. C'est alors qu'on parle de symptômes ou de maladies psychosomatiques.

On a considéré, aux débuts de cette médecine psychosomatique, que certaines maladies seulement relevaient de ce domaine (maladies ulcéreuses, dermatoses, affections allergiques). Cette conception restreinte concernait surtout les symptômes créés par les conditions décrites plus haut. Mais, de plus en plus, on découvre que n'importe quelle maladie, aussi bien une maladie infectieuse de l'enfance qu'une affection cancéreuse ou cardiaque, peut servir de véhicule à un sens qui échappe au sujet. On voit d'emblée l'élargissement de la profession médicale, de sa visée et de son intérêt. Il ne s'agit plus seulement de guérir un organe malade, mais de rendre au sujet ce qui lui appartient en propre : une partie de son être.

Ces considérations débouchent rapidement sur des développements théoriques, contre lesquels le médecin se défend souvent par le mépris, les traitant de métaphysique stérile. Le schéma chirurgical : « Ce n'est pas le moment d'interroger un malade sur les conditions de son sevrage, alors qu'il faut lui enlever son appendice » est rassurant, péremptoire, et donne bonne conscience. Pourtant, que d'appendices enlevés sans lésions et sans amélioration des symptômes après l'opération. Alors que, justement, ces symptômes voulaient dire quelque chose, que personne dans l'entourage du malade ne pouvait ou ne voulait entendre, le chirurgien pas plus que les autres. Le geste opératoire n'est pas, dans ce cas, que l'amputation d'un organe : il est atteinte à la personnalité. Encore s'agit-il de le prouver.

Révéler l'inconscient

La médecine psychosomatique, sous forme de congrès, publications, enseignement, accroissement du nombre des praticiens se réclamant de cette discipline, se développe de façon envahissante, au point que l'on peut parler d'une inflation psychosomatique. Or, parallèlement, la recherche en psychosomatique connaît une crise. De toute évidence, de nouvelles bases théoriques deviennent indispensables si l'on veut éviter la disparition de l'espoir, né avec la médecine psychosomatique, d'une médecine renouvelée, ne négligeant pas l'humain.

La menace la plus grave est la « récupération » de l'ouverture psychosomatique par la médecine traditionnelle. Une tendance existe et se renforce, de faire de la médecine psychosomatique une spécialité médicale parmi d'autres. Elle serait ainsi bien localisée et rendue inoffensive. On demanderait un examen psychosomatique parmi les examens complémentaires : les psychosomaticiens seraient satisfaits, ils ne manqueraient pas de clients, et les autres médecins rangeraient la lettre du psychosomaticien dans le dossier du malade, pour qui rien ne serait changé.

C'est là qu'on peut saisir au vif la menace que représente, pour une certaine forme de médecine traditionnelle, l'approche psychosomatique du malade. On ne met jamais en doute que la santé est le plus précieux de tous les biens, il va de soi qu'on parle de la santé physique. Et celui qui protège ce bien le plus précieux, le médecin, devient un personnage particulièrement indispensable, et par là même privilégié. Mais cette affirmation de la primauté de la santé est-elle vraiment une vérité ? Il faut au moins oser se poser la question. Et fournir des éléments de réponse.

Dans les revendications sociales, dans les révoltes estudiantines, dans les luttes contre toutes les formes d'oppression, ce n'est pas la santé qui est réclamée. Lorsqu'un être humain est capable d'un intérêt vif, d'une passion, il ne se préoccupe guère d'une éventuelle maladie intercurrente. Et combien de fois une personne en parfaite santé physique, mais souffrant de symptômes névrotiques, ne dira-t-elle pas : « Combien préférerais-je une maladie organique, même pénible ! » Le dogme « tant qu'on a la santé » n'est donc peut-être pas aussi inébranlable qu'il le paraît. Et, d'autre part, le médecin n'a aucune illusion quant à son aptitude à éviter la mort aux êtres humains, et à lui-même. Or, c'est au nom de la santé physique que dans d'innombrables cas, analogues au schéma de l'appendicite de tout à l'heure, on appauvrit la personnalité du malade. Ou, plus exactement, on ne lui permet pas de la développer, alors que c'est justement ce qu'il attendait.

Ce n'est évidemment pas la bonne foi ou la bonne intention du médecin, du chirurgien qui sont ici en cause. Mais une conception périmée de la médecine, développée sur des visions simplistes et dépassées de l'homme. L [...]

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Écrit par :

  • : président d'honneur de l'Ordre national des médecins, membre de l'Académie nationale de médecine
  • : professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, médecin des hôpitaux.

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Pour citer l’article

Bernard GLORION, Lucien ISRAËL, « MÉDECINE - Relation malade-médecin », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/medecine-relation-malade-medecin/