MALADIES MENTALES

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Le sort des malades mentaux avant le XXe siècle

Le malade mental, par la mise en question de la réalité commune à laquelle il se livre, par les comportements imprévisibles et les transgressions à la règle qu'il se permet, peut provoquer des réactions de rejet. Dans une société où la personnalité humaine est mal individualisée, cette réaction se traduit tout simplement par l'exclusion, qu'il s'agisse d'un abandon rituel ou d'une mise à mort.

Au Moyen Âge, les différents coutumiers envisagent la seule protection de la société. Lorsque la folie frappait un aîné, on le considérait comme décédé et ses biens étaient distribués entre ses frères et sœurs. L'Église brûlait les hérétiques et les sorciers. Bien des malades mentaux, hallucinés, mélancoliques, hystériques, étaient confondus avec ces derniers. Dans le pays de Trèves, on livre au bûcher en quelques années 8 500 fous.

Bien plus près de nous, en 1939, Hitler, en plein triomphe, ordonna l'extermination des malades mentaux. Plus de 275 000 furent ainsi mis à mort. En France, on ne les tua pas, mais on les laissa mourir en leur accordant des rations alimentaires insuffisantes : environ 40 000 sont morts de faim entre 1940 et 1943.

L'exclusion rituelle a pris souvent des formes plus subtiles. Jadis, on mettait les fous sur un bateau qu'on laissait dériver au long d'un courant. Ceux qui arrivaient à débarquer et à se réadapter, voire à retrouver le chemin du retour, étaient considérés comme dignes de vivre. Parfois, on les conduisait au loin, vers un lieu sacré, réputé pour guérir la folie. Ceux qui survivaient montraient ainsi leur capacité adaptative. Ainsi se créa, au vie siècle, si l'on en croit la légende, à Geel en Belgique, autour du sanctuaire de sainte Dymphne, une colonie de malades mentaux actuellement encore fort active.

Jusqu'à ces dernières années, et encore aujourd'hui en bien des endroits, l'exclusion est réalisée par l'internement dans des asiles, habituellement éloignés des villes, et où les « aliénés » sont enfermés derrière des grilles et des sauts-de-loup. Ce n'est que tout récemment que ces asiles se sont transformés en hôpitaux psychiatriques dont la qualité ne cesse de s'améliorer. Il est notable cependant qu'il aura fallu attendre la seconde moitié du xxe siècle pour voir poindre, à l'égard du malade mental, une attitude qui ne soit plus celle de l'exclusion rituelle.

Par opposition à cette attitude primitive, divers mouvements se sont succédé, à travers les siècles, pour humaniser les soins aux aliénés et leur accorder la dignité de malades. Citons saint Jean de Dieu, qui créa pour eux des asiles où le réconfort moral et le travail constituaient un véritable traitement ; au xixe siècle, la croisade organisée par une institutrice américaine, Dorothea Dix, qui permit la création d'hôpitaux psychiatriques débarrassés des moyens habituels de coercition ; au début du xxe siècle, Clifford Beers, un ancien malade mental, dont l'action militante fut à l'origine du mouvement mondial en faveur de l'hygiène mentale.

Mais c'est surtout l'œuvre médicale de quelques psychiatres européens (Pinel en France, Conolly en Angleterre, Chiarrughi en Italie) qui, au début du xixe siècle, inaugura une attitude nouvelle à l'égard des malades mentaux. Une politique de portes ouvertes, de respect individuel, de réconfort moral (le traitement moral de la folie, disait-on alors), vint s'opposer aux méthodes coercitives en usage (malades parfois enchaînés, incarcérés dans des locaux trop souvent dépourvus d'hygiène).

C'est sous l'influence de ce mouvement que fut élaborée, sur les avis principalement d'Esquirol, disciple de Pinel, la première loi sur les aliénés (1838), qui définissait les conditions d'hospitalisation et établissait les garanties nécessaires pour la protection de la personne et des biens des malades mentaux.

C'est également sous cette influence que les psychiatres du xixe siècle établirent la nécessité de séparer les malades mentaux des vagabonds et des prostituées, puis de distinguer parmi les malades mentaux des catégories permettant de les classer dans les diverses parties des asiles. C'est ainsi qu'est née cette première forme de la science psychiatrique : la classification, base de la nosologie. Cet effort nécessaire s'est poursuivi avec un souci de perfection pendant la première moitié du xxe siècle, particulièrement en Europe. Il a permis à la psychiatrie française, en particulier, d'atteindre entre les deux guerres à un degré de finesse et de rigueur descriptive qui en faisait un monument scientifique précieux, mais rigide et peu utilisable. Entre-temps, en effet, les portes s'étaient refermées, les camisoles avaient remplacé les chaînes, et la loi de 1838 était surtout utilisée comme instrument de protection de la société.

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Écrit par :

  • : psychiatre honoraire des hôpitaux, Paris, professeur émérite à l'Université libre de Bruxelles

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Pour citer l’article

Paul SIVADON, « MALADIES MENTALES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/maladies-mentales/