MAGHREBLe Maghreb politique

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Indépendances, régimes politiques, modèles économiques et projets de société

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, les nationalismes indépendantistes font accéder les anciennes colonies, majoritairement françaises, de l'Afrique du Nord à l'indépendance et à l'exercice de la souveraineté. Les libertés retrouvées et le nouvel ordre politique qui se met en place ne cachent ni les difficultés à instaurer un régime politique représentatif et démocratique, ni les défis considérables qui attendent les nouveaux dirigeants en matière de développement économique et social.

Des régimes politiques autoritaires

Partout s'installe un régime autoritaire. En Tunisie, le Néo-Destour s'impose en 1957 et consacre Habib Bourguiba père de la nation tunisienne et chef de l'État jusqu'à sa destitution, en 1987, par Zine el-Abidine Ben Ali. En Algérie, le Front de libération nationale (F.L.N.), négociateur de l'indépendance, s'impose comme parti unique en 1962 avec à sa tête Ahmed Ben Bella, qui est destitué en 1965 par son compagnon de lutte indépendantiste, Houari Boumediene, qui sera chef de l'État jusqu'en 1978. Ce n'est qu'en 1988 que le F.L.N. acceptera le multipartisme. Au Maroc, l'arrivée au pouvoir du roi Hassan II, en 1961, succédant à son père Mohammed V, s'accompagne d'un mode de gouvernance despotique fondé sur la légitimité religieuse du souverain à travers son titre de commandeur des croyants (Amir al mu'minin) et sur la concentration des pouvoirs entre ses mains. Il faudra attendre le milieu des années 1990 pour que le régime s'assouplisse et tolère les mouvements d'opposition. Ancien territoire de l'Afrique-Occidentale française, la Mauritanie accède à l'indépendance en 1960, mais cette souveraineté est immédiatement remise en cause par le royaume marocain qui la revendique comme territoire national. En Libye, l'arrivée au pouvoir de Mu'ammar al-Kadhafi, en 1969, renforce cette configuration politique maghrébine marquée par l'autoritarisme. En 1977, il instaure une Jamahiriya (« république ») populaire et socialiste, officiellement dirigée par le peuple et renonce à sa fonction de chef de l'État pour prendre le titre de Guide de la révolution. Mais son pouvoir est sans partage et il réprime férocement opposition politique et contestation sociale.

Le Maghreb indépendant se caractérise par des régimes autoritaires, par la répression des contestations politiques, par de graves atteintes aux droits de l'homme et par une très grande difficulté à instaurer des États de droit. La surveillance policière, les pratiques arbitraires d'emprisonnement, la limitation des libertés et les nationalismes exacerbés font partie de la culture politique étatique et se diffusent dans les sociétés maghrébines postindépendantes.

Les politiques économiques : défis, impasses et échecs

Les défis qui se posent aux jeunes États maghrébins sont gigantesques. Les économies, qui étaient soumises aux logiques d'exploitation coloniale (grands domaines agricoles de culture intensive, exploitation des ressources minières et d'hydrocarbures, exportations orientées vers la métropole, littoralisation au détriment des logiques économiques traditionnelles tournées vers l'intérieur des terres...), sont confrontées aux effets de la décolonisation : manque de cadres, de compétences, de capitaux, départ de centaines de milliers d'Européens.

Les modèles de développement adoptés par les nouveaux États sont liés au contexte international de la guerre froide. L'Algérie se pose en leader socialiste et tiers-mondiste de l'Afrique et s'inspire des économies des républiques populaires de l'Europe de l'Est : nationalisation des mines, des hydrocarbures et des grands domaines fonciers, collectivisation et autogestion, investissements dans l'industrie lourde au détriment de l'agriculture et du secteur des biens de consommation. Ce choix de développement s'accompagne d'une idéologie arabo-islamiste conservatrice qui privilégie le référent religieux et nationaliste. Mais les inégalités sociales se creusent et le chômage devient de plus en plus important.

Contrairement à l'Algérie, le Maroc fait le choix d'une économie libre de marché et encourage fortement les investissements étrangers : maintien de la propriété privée, concurrence entre les entreprises, exploitation des gisements de phosphates (dont il détiendrait 80 p. 100 des réserves mondiales). Mais le manque de capitaux paralyse la modernisation du Maroc qui, jusqu'à la fin des années 1990, portera les stigmates d'un pays pauvre mal développé. Résolument tourné vers l'Atlantique et arrimé au bloc occidental durant la guerre froide, le Maroc a toujours été considéré par ce dernier comme un allié majeur hors O.T.A.N. et se prévaut d'une coopération militaire étroite avec les pays de l'O.T.A.N.

La Tunisie de Bourguiba tente, jusqu'à la fin des années 1960, l'expérience collectiviste, laquelle passe par un développement planifié et une réforme agraire : nationalisation des terres agricoles, transformation des circuits commerciaux en coopératives et en un réseau centralisé d'offices d'État. Le pays s'engage dans un processus de laïcisation en mettant fin à l'influence des religieux sur la justice et la magistrature. La priorité est donnée à l'éducation (généralisation de l'enseignement obligatoire pour tous) et, avec le nouveau Code du statut personnel (1956), l'émancipation juridique des femmes (interdiction de la polygamie, autorisation du divorce, légalisation de l'avortement, égalité juridique) atteint un niveau inégalé dans le monde musulman. Le modèle socialiste est progressivement abandonné pour une approche économique plus libérale. Mais cette « ouverture » s'accompagne d'un bureaucratisme répressif et très autoritaire.

La Libye de Kadhafi est un État socialiste et pétrolier fondé sur un régime autoritaire et d'allégeances tribales qui garantissent la stabilité du pouvoir qui se veut révolutionnaire et résolument panafricain. Jusque dans les années 1980, l'interventionnisme d'État dans la vie économique est radical : nationalisation des terres, des entreprises et des circuits commerciaux, suppression du salariat, contrôle des compagnies pétrolières, appel à l'immigration maghrébine et moyen-orientale. Ce n'est qu'en 1987 que Kadhafi autorise un certain libéralisme de marché.

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Front Polisario et République arabe sahraouie démocratique, 2006

Front Polisario et République arabe sahraouie démocratique, 2006
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Victoire du Front islamique du salut en Algérie, décembre 1991

Victoire du Front islamique du salut en Algérie, décembre 1991
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Manifestation de berbères lybiens, 2011

Manifestation de berbères lybiens, 2011
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« Printemps arabe » en Libye, 2011

« Printemps arabe » en Libye, 2011
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  • : professeure agrégée d'histoire, docteure en histoire contemporaine, chargée de recherche au CNRS

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Pour citer l’article

Karima DIRÈCHE, « MAGHREB - Le Maghreb politique  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/maghreb-le-maghreb-politique/