LYRISME MUSICAL

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Contre le lyrisme

Les arguments des adversaires de la théorie lyrique (ou subjectiviste) de la musique sont de trois sortes : historiques, psychologiques, esthétiques.

Arguments historiques

En fait, on voit dans l'histoire de la musique combien la théorie et la pratique de l'expression des sentiments intimes par l'enthousiasme créateur tiennent peu de place. Les primitifs semblent toujours avoir conçu des données musicales organisées (airs, réalisations instrumentales ou vocales déterminées et dénommées) comme des objets sui generis doués de propriétés généralement voisines de la magie, qui leur sont inhérentes, et produisent leur effet, quels que soient les motifs et les sentiments de l'exécutant. Un rāga (chant magique de l'Inde) était censé incendier tout, y compris le chanteur. L'empereur Akbar, par cruauté ou par scepticisme, contraint le musicien Naiq Gopaul à chanter ce rag. Gopaul, entrant dans l'eau d'un fleuve jusqu'au cou, entonne timidement l'air terrible. L'eau se met à bouillir et le chanteur est consumé par les flammes qui jaillissent.

Sans croire à cette sorte de magie (sauf dans les mythes d'Orphée et d'Amphion), les Grecs avaient des idées analogues quant aux pouvoirs moraux et sociaux liés aux divers modes musicaux, et cela non du fait de leur origine, mais du fait de leur structure.

Enfin, au Moyen Âge, et longtemps après encore, les plus grands musiciens ont été étrangers à cette déviation subjectiviste. De même qu'un faiseur de vitraux du Moyen Âge ne songeait aucunement à exprimer ses sentiments personnels dans ses œuvres, mais tout au plus à exprimer les sentiments collectifs des donateurs, et surtout leurs idées plus ou moins théologiques, de même, vers le même temps, un Philippe de Vitry ou un Guillaume de Machaut, tenants de l'ars nova en musique, n'imaginent pas un instant que les passions de leur cœur aient à intervenir dans leur œuvre musicale et à en rendre raison. Ils cherchent simplement à combiner avec plus d'ingéniosité et de variété que leurs prédécesseurs les matériaux musicaux qu'ils emploient. On l'a dit (Van den Borren) : « Sous le règne de l'ars nova, les différents procédés techniques qui gouvernent la composition visent, avant toute chose, à l'ornementation de la parole par la musique, sans que le sentiment exprimé par le verbe y trouve un écho nettement perceptible. »

Mais quatre cents ans après, un géant de la musique comme Jean-Sébastien Bach, écrivant L'Art de la fugue ou même la Messe en si mineur, a-t-il songé un seul instant que ses passions personnelles y puissent s'extérioriser le moins du monde ? A-t-il songé à autre chose qu'à édifier monumentalement de belles architectures sonores ? Et les seuls passages où l'on y puisse chercher de l'expression ne sont-ils pas, au vrai, purement descriptifs ?

De très bons connaisseurs ont cru pouvoir affirmer que Beethoven est le premier qui ait osé introduire dans la musique sa personnalité comme raison d'être. En tout cas, c'est seulement de l'époque romantique que date le mythe du musicien tenant son génie de ses passions, rôle qu'assumaient volontiers un Liszt ou un Berlioz.

Arguments psychologiques

On peut dénoncer encore dans le subjectivisme lyrique un sentimentalisme de mauvais aloi. L'auditeur s'imagine qu'il suffit d'être ému pour comprendre la musique ; et cette émotion même a, en lui, des sources bien peu estimables. La dame qui entend un beau chant d'amour ne peut s'empêcher de croire que le chanteur a en lui des trésors de passion, et c'est cela qui la bouleverse. Émotion aussi peu musicale que celle de l'auditeur qui, au concert, apprécie les beaux bras nus de la harpiste. Cela va avec les biographies romancées de musiciens. On plaît à un certain public en lui laissant croire que Schubert a laissé inachevée la Symphonie qui porte ce nom parce qu'il s'est vu repoussé par celle pour l'amour de laquelle il l'avait commencée.

Arguments esthétiques

On fait observer que le fait musical doit trouver en lui-même sa raison d'être ; que si, aux mesures 14 à 18 de la Sonate pour piano (1926) de Béla Bartók, l'ut, qui précédemment était diésé, est marqué d'un bécarre, ce n'est pas parce que l'émotion du compositeur le force à baisser le ton (ce qui ne serait qu'un pur accident technique, analogue à un couac d'exécutant), mais c'est qu'ici il faut exposer le thème sous son aspect le plus naturel. Et ainsi de suite. Hanslick disait très élégamment que la rose n'exprime rien par son parfum ; que, tout simplement, elle l'exhale ; et que, de même, telle inflexion de la mélodie exhale de la mélancolie ou de l'allégresse, sans qu'il y ait à recourir le moins du monde aux états d'âme du créateur, et surtout, sans que les états d'âme du créateur soient raison suffisante et justification de ces inflexions de l'arabesque mélodique. Est-ce à dire qu'un tel rigorisme esthétique élimine absolument de l'art musical les sentiments ? Assurément non ; mais il les épure. Dorel Handman écrit, à propos de Camille Saint-Saëns (qui florissait au même moment que les poètes de l'école « impassible », tel Leconte de Lisle) : « On lui reproche de n'avoir rien recherché en dehors de la clarté des plans, de l'harmonie des formes, de la limpidité du discours. Mais, vécues intensément, ces émotions esthétiques sont-elles moins profondes, moins humaines, que les joies et les douleurs que nous voudrions retrouver sous chaque note qui résonne ?

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 5 pages


Médias de l’article

Stravinski et Diaghilev

Stravinski et Diaghilev
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Grieg

Grieg
Crédits : Hulton Getty

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

  • : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Paris, directeur de l'Institut d'esthétique de l'université de Paris

Classification

Autres références

«  LYRISME MUSICAL  » est également traité dans :

AIR, musique

  • Écrit par 
  • Michel PHILIPPOT
  •  • 3 282 mots

Dans le chapitre « L'air dans l'opéra, la cantate et l'oratorio »  : […] Dans ces formes d'expression musicale, l'air est une partie destinée à mettre le chanteur en valeur ; la priorité y est donc accordée à la mélodie. On peut donc distinguer les ensembles (chœurs, duos, trios, etc.), les récitatifs et les airs. Par opposition au récitatif, l'air représente un arrêt momentané du déroulement dramatique, propre à permettre un épanchement lyrique. Mais, dès la seconde […] Lire la suite

BEL CANTO

  • Écrit par 
  • Jean CABOURG
  •  • 2 760 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « Du « recitar » florentin au « cantar » baroque »  : […] La nouvelle donne musicale tient en un renversement des rapports entre chant et texte. Alors que le modèle de la tragédie grecque pesait sur l'opéra florentin, affirmant la supériorité platonicienne du mot sur le son, l'opéra baroque, tel qu'il apparaît et se développe ensuite à Rome, puis à Venise, libère progressivement la ligne vocale de la tutelle du mot. Au récitatif bientôt jugé plat et ari […] Lire la suite

CANTILÈNE

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 306 mots

Littéralement, « complainte lyrique ». Cette forme élémentaire de chant profane monodique, sorte d'hymne en langue romane, à caractère lyrique ou épique, en se développant jusqu'au x e siècle aurait donné naissance à la chanson de geste (théorie de Gaston Paris, rejetée par Joseph Bédier, mais reprise récemment avec modifications par Jacques Chailley). L'improvisation y a tenu sans doute beaucoup […] Lire la suite

CILEA FRANCESCO (1866-1950)

  • Écrit par 
  • Piotr KAMINSKI
  •  • 998 mots

Après la mort de Verdi, et au côté de Puccini, quelques compositeurs de moindre envergure tentent de maintenir la tradition italienne dans le domaine de la musique lyrique. Francesco Cilea est de ceux-là, mais, à l'instar de Pietro Mascagni, de Ruggero Leoncavallo, d'Alfredo Catalani ou d'Umberto Giordano, il ne réussira pas à égaler l'auteur du Falstaff . Francesco Cilea est né le 26 juillet 1866 […] Lire la suite

CORNELIUS PETER (1824-1874)

  • Écrit par 
  • Universalis
  •  • 692 mots

Le compositeur, poète et critique musical allemand Peter Cornelius demeure comme l'auteur de l'opéra-comique Le Barbier de Bagdad , dont la popularité durable dans les pays germaniques ne doit pas éclipser sa production de lieder, une des plus importantes de la seconde moitié du xix e  siècle. Fils de deux comédiens, Carl August Peter Cornelius voit le jour le 24 décembre 1824 à Mayence, dans le […] Lire la suite

GRIGNY NICOLAS DE (1672-1703)

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 1 226 mots

Organiste et compositeur français de la fin du xvii e  siècle, Grigny occupe une place à la fois centrale et isolée. Son œuvre se résume en un seul ouvrage, le Premier Livre d'orgue contenant une messe et les hymnes des principalles festes de l'année (Paris, 1699). Nicolas de Grigny naquit et mourut à Reims. Sa famille compta quelques musiciens, organistes comme son père, son oncle et son grand-p […] Lire la suite

MÉLODRAME, musique

  • Écrit par 
  • Jean MASSIN
  •  • 473 mots

Dans la tragédie grecque, le mélodrame (de mélos , chant, et drama , acte) désigne le dialogue chanté entre le coryphée et un personnage. Le mot reparaît à la fin du xviii e  siècle pour désigner un genre musical nouveau, non plus un dialogue chanté mais « un genre de drame dans lequel les paroles et la musique, au lieu de marcher ensemble, se font entendre successivement, et où la phrase parlée e […] Lire la suite

MESSIAEN OLIVIER

  • Écrit par 
  • Nicole LACHARTRE
  •  • 3 053 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Analyse d'une analyse »  : […] Olivier Messiaen a toujours pris le soin de présenter, d'expliquer et d'analyser lui-même ses œuvres. Ainsi, le texte qu'il a consacré à la Turangalîla - Symphonie est important, car il définit à la fois l'esprit de l'œuvre et les moyens techniques employés. Turangalîla - Symphonie est un chant d'amour. Turangalîla - Symphonie est un hymne à la joie. Non pas la joie bourgeoise et tranquillement […] Lire la suite

MOYEN ÂGE - La poésie lyrique

  • Écrit par 
  • Daniel POIRION
  •  • 5 698 mots

Dans le chapitre « Les troubadours »  : […] La poésie des troubadours est un bel exemple de réussite à la fois esthétique et idéologique. Leur art musical, qui semble avoir exploité les ressources du chant grégorien, parfois revigoré par des rythmes et des airs plus exotiques (arabes, notamment), n'est pas compris, de nos jours, de la même façon par tous les musicologues. Mais il atteste un travail savant. Savante aussi leur versification, […] Lire la suite

MOZART WOLFGANG AMADEUS

  • Écrit par 
  • Jean-Victor HOCQUARD
  •  • 4 608 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « La maturité (1779-1788) »  : […] Pendant trois ans, il pose les bases de son évolution future : concertos pour le piano, sonates pour violon et piano, sérénades qui font craquer les limites galantes du genre. Tout cela aboutit à un chef-d'œuvre dramatique qui, en dépit de la forme désuète de l' opera seria , offre les prémices de tout son art lyrique et symphonique : l' Idoménée (Munich, 29 janvier 1781). En mai, il rompt, après […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Étienne SOURIAU, « LYRISME MUSICAL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/lyrisme-musical/