LITTÉRATURESociologie de la littérature

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Pour une sociologie des œuvres

Pour faire une sociologie des œuvres, il ne suffit pas d'étudier les conditions de production. Il faut s'interroger sur les modèles littéraires disponibles à un moment donné, c'est-à-dire sur « l'espace des possibles » selon Bourdieu, ou sur le « répertoire » de modèles (thèmes, styles, options linguistiques) disponibles à un moment donné selon Even-Zohar. Le nouvel entrant dans un champ trouve un espace des possibles déjà constitué, dont il lui faut tenir compte et par rapport auquel il doit se définir : par exemple, un aspirant poète qui écrirait en vers aujourd'hui s'exclurait d'emblée du jeu.

Du point de vue méthodologique, les théories du champ et du polysystème partagent une approche relationnelle qui s'est développée contre l'herméneutique essentialiste en linguistique avec Jakobson, en histoire des idées avec Ernst Cassirer et Michel Foucault, en histoire de l'art avec Panofsky, et en études littéraires des formalistes aux structuralistes. Comme dans la linguistique structurale, le sens des œuvres ressort des systèmes d'écarts différentiels entre elles et en leur sein. C'est le système d'opposition dans lequel elles prennent place qui donne leur signification aux options qu'elles incarnent. Plus que par des thèmes ou des procédés communs, les œuvres du Nouveau Roman sont unies par leur rejet des principales composantes du roman réaliste, à savoir les personnages, l'intrigue, le message.

À la différence des théories littéraires centrées sur les textes, la théorie du champ met cependant l'accent sur le modus operandi, la création comme un acte. Qu'est-ce qui fait que certains écrivains adoptent certains modèles et pas d'autres ? Comment ces modèles sont-ils réinterprétés et réadaptés par eux ? Pour cela, il faut prendre en compte les propriétés sociales de l'écrivain, sa position dans le champ, et sa trajectoire. Ce questionnement fait appel aux méthodes biographiques. Or ces méthodes ne sont pas sans poser des problèmes.

En effet, la biographie était un instrument traditionnel d'analyse externe des œuvres. Démarquées des hagiographies, les biographies sont construites sur le modèle des récits de vocation remontant à l'enfance, sur le schème de la singularité du « créateur incréé » et sur le paradigme de l'intentionnalité. La notion sartrienne de « projet créateur » enferme nombre de ces présupposés, même si sa biographie de Flaubert met bien en lumière nombre des déterminants sociaux qui ont contribué à la genèse de l'œuvre.

L'approche biographique avait été proscrite par le New Criticism et par le structuralisme, qui préconisaient une analyse de la structure interne de l'œuvre. Ayant connu une vogue éditoriale dans les années 1960-1970, elle était également tenue en suspicion en sociologie et en histoire en raison de son manque de rigueur méthodologique et de sa focalisation sur l'individu. Cependant, le « retour du sujet » dans les sciences humaines et sociales et l'élaboration de méthodes qualitatives en sociologie ont légitimé le recours à l'analyse biographique.

Deux concepts proposés par Bourdieu sont destinés à éviter le double écueil de la téléologie et la singularisation des vies d'écrivains : celui d'habitus et celui de trajectoire. L'habitus se compose d'un ensemble de schèmes de perception, d'évaluation et d'action incorporés dès l'enfance sous forme de dispositions par les individus appartenant à un même groupe social (classe, nation), et qui rendent possible la communication ainsi que l'adoption de conduites plus ou moins ajustées à l'environnement. La biographie collective (ou prosopographie) permet de saisir ce qui différencie des écoles ou des courants littéraires : par exemple, dans le champ littéraire français de la fin du xixe siècle, les romanciers psychologues se distinguent des romanciers naturalistes par leurs origines sociales plus élevées, et par leur capital scolaire supérieur : nombre d'entre eux ont étudié la psychologie à l'université, formation qu'ils reconvertissent dans leur production romanesque.

La biographie collective ouvre en outre des perspectives de recherche sur la question des rapports entre littérature et construction des identités sociales : des études ont ainsi été menées sur les romanciers régionalistes, les romanciers prolétariens, les écrivains catholiques, le mouvement de la négritude, les femmes écrivains, etc. Cependant, la relation entre littérature et identité n'est ni immédiate ni automatique. Le champ constitue une médiation entre les origines sociales des auteurs et leurs œuvres.

C'est par leurs trajectoires que les individus se singularisent. Cette notion vise à rompre avec la conception téléologique de la vie comme un parcours linéaire, cohérent, orienté, expression unitaire d'une intention ou d'un projet originel, dont le récit emprunte d'ailleurs souvent une structure narrative que la littérature moderne, de William Faulkner à Samuel Beckett en passant par Albert Camus, a largement bousculée. La notion de trajectoire est conçue comme une série de positions successivement occupées par un même agent ou un même groupe dans un espace social en transformation. Les événements biographiques ne prennent pas seulement sens au regard de la trajectoire singulière, mais par rapport aux changements de la structure du champ.

Le modus operandi est donc le fruit de la rencontre entre un habitus et un champ. La perception de l'espace des possibles par un auteur, son point de vue sur le champ, qui dépend de la position qu'il y occupe, constitue la médiation entre les conditions sociales de production et l'œuvre. C'est ce point de vue, attribué à Frédéric Moreau, qui, dans L'Éducation sentimentale de Flaubert, sous-tend la structure de l'espace, organisé autour de l'opposition entre les salons et la vie de bohème. La perception de l'espace des possibles est une des conditions de possibilité de la connaissance des règles du jeu informelles et de la dimension réflexive – la référence à sa propre histoire – qui caractérise l'autonomie relative du champ.

L'espace des discours littéraires s'insère dans un espace discursif plus vaste, dont ils se nourrissent, comme l'a analysé Marc Angenot. Mais la littérarisation d'une matière puisée dans l'expérience, dans l'actualité, dans l'histoire, ou dans l'imagination s'effectue par le truchement du travail de mise en forme, à l'aide de schèmes sociaux et littéraires de représentation du monde, de genres (roman, poésie, théâtre), de sous-genres (roman picaresque, roman d'initiation, etc.), de modèles formels de structuration du récit (ordre du récit, temporalité, descriptions, etc.), de pr [...]

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  • : directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, directrice de recherche au C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Gisèle SAPIRO, « LITTÉRATURE - Sociologie de la littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/litterature-sociologie-de-la-litterature/