GOTHIQUE LITTÉRATURE & CINÉMA

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Un art de la transgression

La plupart des récits gothiques se démarquent de la narration linéaire en lui substituant un emboîtement de récits qui brise le pouvoir d’une voix narrative unique et omnisciente. Cette fiction est le lieu où les éléments liés à l’imaginaire dominent, où l’étrange, l’insolite, voire le surnaturel sont privilégiés au détriment d’une peinture de la normalité quotidienne.

Le récit gothique suscite auprès du lecteur une intensité émotionnelle associée à l’horreur organique ou à la terreur. Concourent à ces effets l’information retardée, l’équivoque et le suspense, mais aussi l’exhibition théâtralisée de phénomènes d’altérité angoissante. Le gothique se caractérise également par la notion d’enfermement dans un lieu sinistre, isolé (château en ruine perché sur un promontoire, abbaye perdue au fond des bois), mais aussi par l’errance et la confrontation avec un espace naturel sublime. Le paysage devient alors pour l’héroïne un cadre quasi pictural, le support d’émotions esthétiques tout autant qu’un lieu de conflit avec des personnages inquiétants et prédateurs.

En dehors de ces traits distinctifs liés à l’espace et au décor, le gothique se définit par l’emploi de schémas narratifs et de personnages emblématiques. Les situations rencontrées par les protagonistes relèvent de l’excès, de la transgression des limites, de l’extraordinaire qui se manifeste par les voies de la surnature ou de la transcendance d’origine divine ou diabolique. Le « scélérat gothique » (gothic villain) se caractérise par sa volonté de puissance, l’exercice d’un pouvoir tyrannique associé à la sujétion de la femme et à la tentative d’appropriation de ses biens mais aussi de son corps. Conflit qui provoque la fuite de l’héroïne à travers l’espace intérieur dédaléen de la gothic enclosure. Un autre motif récurrent est celui du pouvoir illégitime et de l’usurpation, hérité des medieval romances.

Le gothique est enfin le lieu de la quête identitaire du héros rebelle reniant son statut ou dépassant sa condition humaine, ce qui entraîne la remise en cause de toutes les contraintes morales, sociales ou religieuses qui régissent le comportement de l’individu et freinent son ambition comme ses fantasmes de domination politique et sexuelle. L’univers d’Ann Radcliffe et, plus encore, ceux de Lewis ou Maturin traduisent cette expérience des limites et témoignent de l’éclatement des cadres éthiques et idéologiques. D’où une réflexion sur les frontières entre normalité et folie, au cœur de plusieurs œuvres comme Melmoth the Wanderer ou The Monk.

Le texte fondateur du roman noir est The Castle of Otranto (1764) d’Horace Walpole, d’abord présenté comme la traduction d’un texte médiéval italien et dont la seconde édition a pour préface un manifeste esthétique prônant l’avènement d’un nouveau genre, alliant le réalisme du novel et l’imaginaire de la romance. Ce récit met en place les principaux thèmes, motifs et figures du roman gothique : l’architecture féodale, le contexte italien, l’héroïne innocente victime, le personnage du gothic villain incarné ici par Manfred, prince tyrannique et usurpateur qui tente de violer Isabella, la fiancée de Conrad, son fils défunt, afin de s’assurer un héritier mâle. Walpole a souvent recours au surnaturel : un énorme casque écrase Conrad au début du récit ; Alfonso, le prince empoisonné fait retour sous la forme d’un chevalier géant ; un portrait sort de son cadre et soupire, signe d’une conscience coupable. Les situations sont dramatisées, les passions exacerbées, le style hyperbolique. L’ordre est rétabli avec la reconnaissance finale de Théodore, jeune paysan, comme souverain légitime et la confession de Manfred, assassin par accident de sa fille Matilda, et qui se retire au couvent.

De nombreux écrivains vont exploiter ces conventions appelées à devenir des clichés : abbaye abandonnée ou château médiéval inaccessible dont l’intérieur labyrinthique abrite des passages secrets, des caves et des souterrains ; objets énigmatiques dissimulés dans une alcôve ; paysages montagneux, sombres forêts. Les personnages et les situations appellent la parodie ou le pastiche : tyran d’origine italienne ou espagnole, héroïne sensible et délicate dont les parents bienveillants sont exclus du récit par une mort prématurée, héros chevaleresque. Les récits multiplient les poursuites nocturnes, les tentatives d’agression sexuelle, les découvertes macabres, les apparitions réelles ou supposées de spectres, portraits animés ou autres phénomènes surnaturels.

Ann Radcliffe s’affirme comme un des auteurs les plus originaux avec The Romance of the Forest (1791), The Mysteries of Udolpho (1794) et The Italian (1797). Elle distingue l’horreur « qui pétrifie le corps » de la terreur « qui élève l’âme » et, après avoir mis en scène de nombreux phénomènes relevant du surnaturel, achève ses récits par une explication rationnelle. Ses héroïnes sont psychologiquement complexes comme Emily de Saint-Aubert, jeune orpheline qui affronte les dangers et se comporte comme un détective avant la lettre en enquêtant sur un secret de famille, autre figure récurrente du gothique. Ses œuvres relèvent de l’esthétique du sublime qu’à la suite du traité attribué à Longin, Edmund Burke définit par un oxymore, the delight of terror, sentiment ambivalent, jouissance que l’on éprouve face à certains paysages ou phénomènes naturels, et aussi par la médiation de la peinture et de la littérature. Le sublime, selon Burke, se traduit par la grandeur, la massivité, la verticalité, l'absence de limites, l’indétermination des formes, le jaillissement d’une lumière dans l’obscurité, l'inattendu. Ann Radcliffe convoque toute la palette des sensations visuelles et sonores permettant de susciter ces effets. Elle joue de la surprise et du suspense et déploie une rhétorique d’opposition entre raison et sentiment. La voix narrative instaure une complicité avec le lecteur, mais le manipule aussi par le traitement du temps, les stratégies de retardement et d’ambiguïté (quiproquo, méprise). L’implicite du discours concerne la dimension sexuelle, étudiée par la critique féministe.

Le Cauchemar, J. H. Füssli

Diaporama : Le Cauchemar, J. H. Füssli

Au croisement de ses lectures (Shakespeare, Milton) et de son intérêt pour des peintres tels que Michel-Ange ou Rosso Fiorentino, Johann Heinrich Füssli rencontre l'imaginaire gothique, celui des romans d'Ann Radcliffe, par exemple. Si le thème de la belle endormie est fréquent dans la... 

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Après la terreur policée et le discours conservateur de Radcliffe viennent la subversion, l’exacerbation des passions transgressives et l’outrance descriptive de M. G. Lewis dans The Monk (1796). Le héros, Ambrosio, moine rigoriste et orateur brillant mais orgueilleux, se laisse séduire par Antonia, démon déguisé en femme, et se livre aux pires excès (viol, meurtre, inceste). Le roman, qui emprunte à de nombreuses sources (allemandes en particulier), comporte divers récits enchâssés dont celui, célèbre, de la « nonne sanglante ». Ce roman « frénétique » a séduit les surréalistes français et Antonin Artaud qui [...]

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Le Cauchemar, J. H. Füssli

Le Cauchemar, J. H. Füssli
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Frankenstein ou le Prométhée moderne, T. von Holst

Frankenstein ou le Prométhée moderne, T. von Holst
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Dracula, T. Browning

Dracula, T. Browning
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Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête, T. Burton.

Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête, T. Burton.
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Gilles MENEGALDO, « GOTHIQUE LITTÉRATURE & CINÉMA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/litterature-et-cinema-gothique/