LITTÉRATURE ÉPISTOLAIRE

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Une pragmatique et deux esthétiques

Chez les auteurs qui ont pratiqué ou théorisé l'art épistolaire, on retrouve très constamment l'idée que la lettre porte à la fois présence et absence, qu'elle est un substitut de l'entretien oral ; ainsi Vaumorière, un auteur de manuel épistolaire, en donnait en 1689 cette définition de départ : « Qu'est-ce qu'une lettre ? Un écrit envoyé à une personne absente pour lui faire savoir ce que nous lui dirions si nous étions en état de lui parler. » Et tous ces auteurs appliquent à l'écriture des lettres les mêmes catégories rhétoriques qu'ils utilisent pour le discours oral et la conversation.

La communication épistolaire

Certes, la lettre présente avec la conversation des similitudes fondamentales. La situation de base est la même : dans les deux cas, il y a communication par un message verbal, auquel le destinataire peut répondre. Dans les deux cas, l'énoncé constitue un discours au sens scientifique du terme, c'est-à-dire un acte de communication privilégiant la relation entre celui qui s'exprime et le destinataire, une relation où le locuteur exerce par son propos une action sur son auditeur ou lecteur pour l'informer, l'émouvoir ou le convaincre. Cependant, la correspondance et l'entretien oral diffèrent sur un point essentiel : la lettre est une communication à distance, et donc une communication différée. Les mots n'y jouissent plus du soutien des gestes, attitudes, mimiques et intonations, tous ces signes matériels qui à l'oral éclairent l'énoncé et prennent souvent autant de signification que lui, voire davantage. En compensation, la lettre affiche plus de contraintes conventionnelles : en-têtes, indications de lieu, moment et circonstances, formules introductives et formules finales (couramment dites « de politesse »), signature, et même parfois jeu du post-scriptum et des documents joints, codifient fortement le discours. Surtout, si elle perd la matérialité, immédiate mais éphémère, de la présence corporelle du locuteur, la relation par courrier en procure une autre : la lettre est par elle-même un objet, donc une réalité matérielle durable. De ce fait, l'usage épistolaire hypertrophie, par rapport à la conversation courante, la dimension pragmatique du discours, la part des actes de langage. Les recherches contemporaines sur ces actes de langage, notamment celles d'A. Berrendonner, permettent une analyse affinée de cet aspect. Elles montrent que le performatif n'est pas tant, comme on l'a longtemps dit, une parole qui « fait » une action, qu'une parole qui se substitue à une action difficile ou impossible à accomplir sur-le-champ. La parole « vaut » alors l'action, parce que la position de celui qui la prononce et de ceux qui l'entendent donne à tous l'assurance que l'action suivra effectivement le mot, que l'énoncé est institutionnellement doté d'une garantie d'efficience. Appliqué à l'usage épistolaire, ce mode d'analyse fait apparaître deux phénomènes qui en renforcent la dimension pragmatique : privée par l'éloignement spatial et temporel de lien avec des actes matériels immédiats, la lettre doit substituer à ceux-ci des mots, des actes verbaux ; et parce qu'elle constitue un objet durable, elle est par elle-même une preuve que ces mots ont bien été énoncés, elle fournit un « acte » des actes de langage et représente donc, bien plus que la parole orale, un engagement de son auteur.

La lettre et ses littératures

Cela se vérifie sans peine pour une grande partie de la littérature épistolaire si l'on entend dans un premier temps par « littérature » l'ensemble des productions textuelles. Les lettres dites officielles, les lettres de créance, les lettres d'embauche ou de démission, les lettres de candidature et les lettres-contrats, etc., sont autant d'actes accomplis par écrit. Mais cela s'étend aussi à des lettres plus anodines en apparence, et d'ordre privé. Les lettres de déclaration d'amour, et celles de rupture, relèvent d'une telle logique. Et même pour des lettres de civilité, comme les billets de condoléances ou de félicitations, l'analyse reste pertinente : le langage courant ne dit-il pas souvent, pour de telles correspondances, qu'elles ont pour fonction d'« avoir un geste » ? Le caractère pragmatique de la lettre n'est ni intégral, ni exclusif, mais l'investissement particulier du scripteur dans son texte constitue la propriété distinctive de ce mode de communication. Dans le cas de la littérature épistolaire – au sens restreint du mot « littérature » cette fois, qui touche les ouvrages où la visée esthétique devient essentielle –, le dispositif de l'énonciation se trouve modifié. En effet, aux deux interlocuteurs individualisés de la relation épistolaire simple, on voit s'en ajouter un troisième, multiple et anonyme : le public, les lecteurs réels ou potentiels de l'ouvrage en question. S'instaure alors une relation de double énonciation. Un premier plan de l'énonciation comprend les partenaires de la correspondance et un second plan inclut ces partenaires et leurs textes dans un ensemble signifiant perçu par le public. La situation est homologue à celle du théâtre, où une énonciation s'accomplit sur la scène, entre les personnages, tandis qu'une autre, plus globale, a lieu entre la scène et le public. Aussi la position du lecteur d'un ouvrage épistolaire se définit-elle, dans son principe, à l'image de celle du spectateur dans le théâtre à l'italienne : il est en situation de voyeurisme, il surprend des discours qui, en théorie, ne s'adressent pas à lui.

La pragmatique épistolaire ne joue donc plus de la même façon dès que l'on passe à la communication littéraire. Deux cas de figure peuvent se présenter. Le premier correspond aux ouvrages épistolaires où la relation entre un scripteur et un destinataire n'est qu'un moyen utilisé par un auteur pour construire un discours destiné en fait au public. Par exemple, Le Déserteur de Vian ne s'adresse que fictivement au chef de l'État et vise en fait à une action de propagande. Que le destinataire soit réel ou imaginaire, que l'ouvrage compte une seule lettre, comme dans la plupart des « lettres ouvertes », ou en comprenne plusieurs, comme les Lettres philosophiques, voire inclue des réponses de destinataires, comme les Provinciales, le dispositif fondamental reste le même : la forme épistolaire est utilisée pour ses caractères d'authenticité (fût-elle fictive), d'investissement personnel du scripteur, et comme un moyen de mieux convaincre le public. Ces ouvrages appartiennent donc au domaine discursif et à une esthétique générale de l'incitation, qui englobe leurs propositions formelles variées [...]

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  • : agrégé de l'Université, docteur ès lettres, professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle et à l'université d'Oxford

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Pour citer l’article

Alain VIALA, « LITTÉRATURE ÉPISTOLAIRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/litterature-epistolaire/