COLPORTAGE LITTÉRATURE DE

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Imagerie et colportage urbain

L'invention de l'imprimerie, à la fin du xve siècle, n'a concerné qu'un public très limité, celui des clercs, des lettrés et de la haute administration. Mais, avec les guerres de religion, le livre devient un champ de bataille. Alphabétiser les masses, donner à chacun la capacité de lire les textes sacrés dans sa langue et de les interpréter en son âme et conscience, tels sont les objectifs de la Réforme, que la Contre-Réforme va reprendre à son compte. Cet affrontement entraîne, dès le milieu du xvie siècle, un développement considérable des images de piété pour analphabètes. Ces « amulettes » qui procurent des « indulgences » sont assorties d'un texte bref – commentaire pieux ou prière – qui peut être facilement déchiffré ou lu à haute voix par un autre. Ce type de propagande sera récupéré par la monarchie à partir d'Henri IV.

À la même époque, en milieu urbain, l'imprimé entre dans la vie courante sous forme de feuilles volantes, de placards, de « canards » illustrés ou non, racontant des « faits divers », étonnants et horrifiques, crimes particulièrement révoltants, événements insolites (comètes, naissance de frères siamois, miracles). Leur diffusion est assurée par des « crieurs » et leur édition par des libraires parisiens et troyens.

Le succès de ces publications va donner l'idée à un imprimeur de Troyes, Nicolas Oudot, de produire pour le public populaire des ouvrages du même genre, mais plus volumineux. Réutilisant des images sur bois périmées par le triomphe de la gravure en taille douce, imprimant avec des caractères usagés sur du papier médiocre fabriqué par des papetiers champenois, Nicolas Oudot édite à partir de 1602 des livrets à bon marché, très vite appelés « livrets bleus » ou « bibliothèque bleue » à cause de la couleur de leur couverture ou de leur papier. Le catalogue de cette littérature, caractérisé lui aussi par le réemploi, comporte des arrangements de romans de chevalerie passés de mode (Le Chevalier Geoffroy à la grand dent, seigneur de Lusignan, Morgant le géant, Les Quatre Fils Aymon, etc.), des vies de saints, des textes burlesques et picaresques, comme La Vie généreuse des mercelots, et enfin, production abondante et tout à fait spécifique, des almanachs où se mêlent prédictions astrologiques, proverbes ou conseils concernant l'agriculture ou la santé, brèves nouvelles du type « canard ». C'est Nicolas II Oudot, fils du précédent, qui publie en 1657 la première édition populaire du célèbre Grand Calendrier et compost des bergers. Ces livrets, publiés par la dynastie des Oudot et de leurs nombreux concurrents (la dynastie des Garnier), et relayés par plusieurs libraires parisiens, sont diffusés par des colporteurs urbains, porteurs de « balles » qui contiennent aussi des pamphlets politiques (en leur temps, les mazarinades), des villanelles, des airs de cour, des chansons à boire, etc. Cette littérature, découpée en unités de lecture brèves et variées, alternant texte et image, piété, facéties et conseils pratiques, suscite et soutient une « lecture plurielle », fondée sur les liens communautaires tissés par le petit peuple des villes : veillées familiales, confréries festives ou solidarités d'ateliers. Il s'agit aussi d'une lecture « partagée » puisque les lettrés, tout en affectant de mépriser ces ouvrages, s'en nourrissent et s'en inspirent. Ainsi Charles Perrault pour Griselidis.

Cette production bâclée, au contenu désuet, bigot et résolument antiféministe, provoque les sarcasmes des « modernes » et accentue encore l'écart entre la culture savante et l'art populaire, pour autant qu'on puisse l'y reconnaître à travers des textes volontairement et maladroitement simplifiés. Mais, en même temps, ces livrets, symboles de culture et de loisir, présentent la lecture comme un plaisir à un large public et, du même coup, préparent de futurs lecteurs.

Au xviiie siècle, le colportage s'étend aux campagnes, ce qui correspond aux besoins culturels nouveaux de la paysannerie autant qu'à l'esprit d'entreprise et à la volonté d'expansion des libraires. La dynastie des [...]

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  • : docteur ès lettres et sciences humaines, professeur émérite à l'université de Paris-VII-Jussieu

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Pour citer l’article

Marc SORIANO, « COLPORTAGE LITTÉRATURE DE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/litterature-de-colportage/