LINGUISTIQUELe langage au carrefour des disciplines

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Le langage, faculté de l'espèce humaine

La faculté de langage, qui se traduit par la maîtrise d'une ou plusieurs langues, est propre à l'espèce humaine. Aucun autre être vivant ne parle, même si, à l'évidence, les animaux communiquent entre eux. La faculté de langage implique tout à la fois la capacité d'articuler des sons en les reliant à des significations, une maîtrise de la pensée abstraite et réflexive, et une créativité permettant de produire et de comprendre un nombre infini de phrases nouvelles : toutes aptitudes dont les abeilles aussi bien que les perroquets sont totalement dépourvus, et que même les chimpanzés (dont les performances dites linguistiques se heurtent très vite à des limites) semblent incapables d'acquérir. Attribuer cette faculté de langage à d’hypothétiques extra-terrestres, comme le fait la science-fiction, relève, selon Frédéric Landragin, d’une méconnaissance des mécanismes constitutifs du langage humain.

Il y a là matière à réflexion philosophique : quelles sont les conditions de possibilité du langage humain ? En quoi caractérise-t-il le fait d'être homme ? Quelles relations existe-t-il entre le langage et la pensée ? Ces questions, qui concernent aussi le neurobiologiste et le psychologue, sont typiquement de celles sur lesquelles se penche la philosophie du langage – en particulier la tradition phénoménologique issue de Husserl, qui insiste sur le rôle joué par la conscience et l'« intentionnalité » dans l'activité de langage. Notons au passage que le champ de la philosophie du langage est loin d'être clairement délimité, et que l'on trouve également sous cette dénomination des travaux de nature diverse, portant par exemple sur la conception du langage chez tel ou tel philosophe, sur les relations entre logique et langage, sur le rapport entre les expressions du « langage ordinaire » et la méthode philosophique, ou encore sur la philosophie de la linguistique.

De leur côté, la psycholinguistique et la neurolinguistique tentent de comprendre comment le langage fonctionne chez les sujets humains, et comment il peut aussi présenter des dysfonctionnements.

La psycholinguistique

La psycholinguistique s'intéresse aux processus psychologiques qui sous-tendent la production et la compréhension du langage, ainsi qu'aux modalités d'acquisition du langage, d'apprentissage de la langue maternelle et des langues secondes, et au phénomène de bilinguisme. Les théories psycholinguistiques ont connu trois grandes étapes historiques. La première, dans les années 1950, liée au structuralisme, empruntait au behaviorisme (B. F. Skinner) et à la cybernétique (C. Shannon). La deuxième, dans les années 1960, était dominée par le modèle de la grammaire générative (N. Chomsky). Enfin la troisième (à partir des années 1970), beaucoup plus diversifiée, s'est intéressée aux processus cognitifs en jeu, cherchant à caractériser les opérations sous-jacentes au traitement de l'information à travers les différents composants, ou « modules », de la langue : phonologique, lexical, syntaxique, sémantique, pragmatique.

Les débats qui traversent la psycholinguistique rejoignent les grandes questions philosophiques. Question de l'inné et de l'acquis : quelle est la part respective des contraintes génétiques et de l'expérience dans l'acquisition du langage ? (À ce propos, le célèbre débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky, en 1975 à Royaumont, marqua une date.) Question de la spécificité du langage : la faculté de langage repose-t-elle sur des capacités spécifiques (comme le postule la doxa chomskienne, avec Steven Pinker) ou sur des capacités cognitives générales (comme le prétendent les tenants des grammaires cognitives) ? Question de l'universalité : comment articuler les invariants dans l'acquisition du langage, avec les variations qui existent entre les langues et entre les individus ?

À côté de la psycholinguistique, qui se veut une discipline mixte réunissant psychologues et linguistes autour d'un objet d'étude commun et de concepts partagés, largement issus de la réflexion linguistique, on parle parfois de « psychologie du langage » pour désigner un sous-domaine de la seule psychologie, où le langage est étudié dans ses rapports avec la pensée, l'intelligence, le comportement ou le moi. Quant à la psychanalyse, elle a fait jouer au langage un rôle central dans l'exploration de l'inconscient (Freud, Lacan).

La neurolinguistique

En élaborant des modèles fonctionnels du comportement verbal, la psycholinguistique permet d'aborder la question des bases neuronales de ce comportement – question qui constitue l'objet propre de la neurolinguistique (cette dénomination, courante jusque vers la fin du xxe siècle, tend à être remplacée par celle de neuropsycholinguistique, tant il semble désormais admis que le rapprochement entre linguistique et neurologie ne saurait se faire sans l'intermédiaire de la psychologie). Il n'existe pas dans le cerveau, pas plus que dans le reste du corps humain, de support physiologique propre au langage : l'activité de langage repose sur les rouages de l'activité nerveuse supérieure. C'est principalement à travers l'étude des pathologies du langage liées à des lésions cérébrales que s'est développée historiquement la réflexion : Jacques Lordat, Paul Broca, Carl Wernicke sont, au xixe siècle, quelques-uns des grands noms de l'aphasiologie.

Au xxe siècle, les recherches dans ce domaine ont connu trois grandes périodes. La première, liée au structuralisme des années 1950 (T. Alajouanine et al. ; L. Vygotski, A. R. Luria et R. Jakobson), et la deuxième, marquée par la grammaire générative des années 1960 (S. Blumstein et al.), ont continué les recherches sur l'aphasie, mettant progressivement en lumière la complexité de la question des localisations cérébrales du langage, ainsi que la plasticité du cerveau. Depuis les années 1970, la troisième, beaucoup plus diversifiée, a poursuivi des études cliniques sur diverses pathologies du langage, avec ou sans lésions cérébrales (aphasies, agraphies, dyslexies, mais aussi troubles du langage chez les schizophrènes, problèmes des sourds-muets, etc.). Elle a par ailleurs mené de nombreuses études expérimentales sur des sujets non pathologiques – afin, par exemple, de déterminer les interactions entre hémisphères au cours du traitement du langage (même si, globalement la prédominance de l'hémisphère gauche chez la plupart des sujets semble reconnue), ou de t [...]

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Cerveau et langage, un fonctionnement en réseau

Cerveau et langage, un fonctionnement en réseau
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Ferdinand de Saussure

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Orphée jouant de la lyre parmi les guerriers thraces, vase attique

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Aristote et Platon en débat, Luca della Robbia

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Catherine FUCHS, « LINGUISTIQUE - Le langage au carrefour des disciplines », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/linguistique-le-langage-au-carrefour-des-disciplines/