LIBERTÉ, sociologie

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Une liberté sous contrôle

L’individualisme méthodologique adopte clairement une position antidéterministe, en affirmant que la société n’est pas une substance qui existe indépendamment des individus la composant. Elle est le produit contingent des libertés humaines en interdépendance. Cependant, si les hommes font la société, ils ne savent pas toujours quelle société ils font, car une multitude d’actions intentionnelles produisent des effets non intentionnels, voire pervers, qui les débordent, leur échappent et parfois contrarient leurs aspirations (un embouteillage au départ des vacances, une dévalorisation des diplômes avec la démocratisation scolaire…). Il y a donc dans les relations sociales quelque chose en plus (les « effets émergents ») qu’on ne peut pas déduire des actions individuelles prises isolément, et qui exerce une indiscutable emprise sur des dernières. D’un point de vue nominaliste et individualiste, il est donc parfaitement pertinent de souligner le poids des structures sociales. Cependant, explique Raymond Boudon dans Effets pervers et ordre social, ce ne sont jamais les structures qui agissent, c’est toujours l’individu. Les premières ne font qu’encadrer son action, la délimitent, en rendent possibles certaines et improbables d’autres. L’action, elle, reste toujours tendue par l’intention et les représentations des individus, et la structure sociale n’est contraignante que pour autant qu’elle s’y rapporte. En ce sens, le social ne peut être tenu non pour la cause directe des comportements individuels, mais seulement pour leur condition de possibilité. La liberté est donc le fait premier ; elle s’exerce cependant sous contrainte et ne signifie pas agir à sa fantaisie.

Ainsi, même l’homo œconomicus rationnel et calculateur n’est pas entièrement délivré des contraintes collectives. En principe, comme l’analyse Mancur Olson dans La Logique de l’action collective, il a tout intérêt à se comporter en « passager clandestin », à recueillir les profits générés par d’autres dans le cadre de mobilisations collectives sans y contribuer en rien. Pourtant, on trouve des individus qui se syndiquent, refusent de frauder dans le métro ou militent dans un parti… sans pour autant y être forcés (par la société, leur surmoi ou leur entourage). Cela veut donc dire que certaines incitations sélectives orientent leur action en infléchissant le calcul de leurs anticipations (le monopole syndical à l’embauche tel qu’il a pu longtemps exister au Royaume-Uni, la crainte d’une amende, l’espoir de récompenses en cas de victoire de son parti). Les individus règlent donc leur comportement en fonction d’institutions qu’ils n’ont pas choisies, en gardant toujours intacte une certaine liberté de décision.

Dans cette perspective interactionniste, cette capacité des acteurs à opérer des ajustements réciproques est au principe de l’action collective. Il ne faut pas en conclure que la société serait le produit d’un consentement ou « contrat social ». Pour Howard Becker, les interactions ne se sont pas une addition de face-à-face, mais une chaîne invisible de relations qui échappent largement à la volonté des individus qui entrent en relation. Ce réseau définit les « situations » et les « rôles » correspondants campés par les individus : le garçon de café et un client, le soldat et son ennemi, le cinéaste et son producteur, le médecin et son patient… Ce sont donc, comme le souligne Erving Goffman, les lieux et les moments qui font les hommes, et non pas l’inverse ; leur liberté ne prend donc place que dans ces « cadres de l’expérience » tissés de rapports sociaux dissymétriques.

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Écrit par :

  • : maître de conférences en science politique, université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense

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Pour citer l’article

Arnault SKORNICKI, « LIBERTÉ, sociologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/liberte-sociologie/