LETTRES DE MON MOULIN, Alphonse DaudetFiche de lecture

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Impressions méditerranéennes

De fait, Daudet concilie remarquablement ici harmonie et diversité. Sous l'unité spatio-temporelle apparente (l'auteur vient de s'installer dans son moulin de Fontvielle, dans les Alpilles, d'où il écrit et envoie ses chroniques), les récits traversent les siècles (« La Mule du pape » se déroule au xve siècle, « Les Trois Messes basses » au xviie, « Le Secret de maître Cornille » au xixe...) et les régions : la Provence bien sûr, mais aussi la Corse (« Le Phare des Sanguinaires »), la Sardaigne (« L'Agonie de la Sémillante »), l'Algérie (« À Milianah », « Les Sauterelles »)... Quant à la forme épistolaire, outre qu'elle permet un heureux compromis entre oralité familière et style plus « littéraire », elle donne son armature formelle à l'ouvrage, tout en autorisant toutes les variations possibles : tantôt c'est l'épistolier en personne qui prend en charge le récit, tantôt il se contente de le recueillir d'un témoin direct des faits (Francet Mamaï dans « Le Secret de maître Cornille », un berger provençal dans « Les Étoiles », le vieux Bartoli dans « Le Phare des Sanguinaires ») ou d'autres conteurs plus anciens et livresques (« Le Curé de Cucugnan »). Les destinataires eux-mêmes sont divers : au lecteur collectif et anonyme du quotidien où paraît la chronique, se substitue ou s'ajoute quelquefois un récepteur particulier : Pierre Gringoire (« La Chèvre de M. Seguin »), une lectrice fictive (« La Légende de l'homme à la cervelle d'or »)...

Mais c'est bien sûr le « fait méditerranéen » qui donne au recueil sa couleur et son accent. À sa façon, le livre s'inscrit dans la mode contemporaine de l'exotisme : on peut dire que la Provence était à l'époque presque aussi « étrangère » pour les Parisiens que l'Afrique ou l'Extrême-Orient ! Ici encore, le contraste et la variété sont de mise : s'il peint volontiers un Midi de convention, avec ses personnages emblématiques (conteurs plein de verve, paysans pittoresques, religieux truculents, femmes fatales...), ses paysages et ses traditions, le monde des Lettres de mon moulin n'en révèle pas moins des nuances et des différences sensibles (l'irruption de l'industrie dans un monde généralement rural, de la mer dans un univers plutôt montagnard...), qu'accentuent encore le ton et l'atmosphère propres à chaque récit, variant de l'humour à la cruauté, du réalisme au merveilleux... Tout cela avec une économie de moyens caractéristique du genre court : ces récits sont structurés comme de petits drames, soutenus par la parole familière du conteur, animés par de brefs dialogues, et conclus par un dénouement qui prend à l'occasion les allures d'une chute ou d'une moralité, tragique ou amusante : « Les coups de pieds de mule ne sont pas si foudroyants d'ordinaire ; mais celle-ci était une mule papale ; et puis, pensez donc ! elle le lui gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique » (« La Mule du pape »).

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Guy BELZANE, « LETTRES DE MON MOULIN, Alphonse Daudet - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/lettres-de-mon-moulin/