LÉTALITÉ GÉNÉTIQUE

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Sensibilisé aux problèmes de l'hérédité par la lecture de Zola et notamment par le personnage du docteur Pascal, comme le montre une lettre adressée à l'écrivain en 1894, le zoologiste Lucien Cuénot présenta à l'Académie des sciences, en 1902, une note où il vérifie les lois de Mendel sur des croisements de souris. Ceux-ci lui ont permis de constater la dominance de la couleur grise en première génération et la ségrégation du gris et du blanc dans la deuxième génération, suivant les lois statistiques déjà observées chez les espèces végétales dans le mendélisme.

Redécouverte par Hugo de Vries, Correns et Tschermak en 1900 dans le règne végétal – et, grâce à Cuénot et Bateson, dans le monde animal – les lois de Mendel ont une signification non seulement pratique, mais aussi épistémologique exceptionnelle. En effet, ces lois impliquent un patrimoine héréditaire constitué de facteurs stables qui se transmettent séparément, selon des lois statistiques, à travers les générations et les hybridations successives. En employant le terme de « mnémons » pour désigner ces particules matérielles du plasma germinatif, Cuénot s'avère un précurseur de la notion de gène – baptisée ainsi en 1909 par le généticien danois Johannsen – et adoptée par Thomas Hunt Morgan dans sa théorie chromosomique de l'hérédité. Cuénot a joué aussi un rôle scientifique de premier plan en adoptant le concept moderne de gène (qu'il nomme « mnémon »), indépendamment de l'importance phénotypique de la variation considérée, et bien que les naturalistes de son temps fussent très partagés entre gradualisme (l'évolution se fait surtout à partir de variations de faible ampleur) et saltationnisme (importance essentielle des variations fortes ou discontinues). Dès 1908, il pressent même que la mutation génétique puisse avoir pour cause un changement chimique de la nature du déterminant héréditaire – ce qui fut confirmé – contre l'avis de De Vries, pour qui les mutations seraient dues à l'acquisition de nouveaux déterminants (« pangènes ») ou à la perte de déterminants existants, ce qui se produit seulement dans des cas minoritaires.

Les recherches de Cuénot s'avèrent tout aussi fécondes dans la découverte, vers 1905, du phénomène de la létalité génétique. Ainsi, il constate que le facteur de coloration jaune des souris n'existe qu'à l'état hétérozygote – c'est-à-dire combiné avec un autre facteur héréditaire (gène) différent. Cuénot supposait que la variété jaune pure (où deux gènes contiennent le même caractère jaune) serait impossible à obtenir à cause d'une « fécondation sélective » qui interdirait une combinaison entre un spermatozoïde et un ovule portant les mêmes facteurs jaunes. Depuis lors, on a pu constater que la combinaison « jaune-jaune » est parfaitement réalisable – contrairement à l'assertion de Cuénot – mais que les zygotes (œufs fécondés) ainsi formés dépérissent au cours de leur développement embryonnaire.

Malgré cette interprétation erronée, Cuénot reste comme le découvreur de la létalité héréditaire, un phénomène de premier plan pour la génétique et la médecine. Du point de vue épistémologique, ce phénomène de la létalité du génotype – à cause de la présence d'un gène létal –, repris par la génétique chromosomique et moléculaire, a trouvé son interprétation théorique actuelle dans le cadre de la sélection multipolaire à la base de la théorie synergique de l'évolution.

La théorie synergique de l'évolution constate qu'il faut ajouter à la sélection phénotypique – mise en évidence par le darwinisme classique et la théorie synthétique – l'existence d'une sélection génotypique qui s'exerce au niveau moléculaire. En effet, au fur et à mesure que la spécialisation et la complexité du génotype s'accroissent, la probabilité qu'une mutation soit incompatible avec la survie augmente ; la sélection génotypique devient de plus en plus vive. Or les gènes létaux – dont les recherches de Cuénot sont l'élément initial – montrent qu'un génotype se trouve éliminé par une présélection, due à l'incompatibilité de ses facteurs héréditaires intrinsèques, avant la sélection classique, laquelle est redevable aux pressions exercées s [...]

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-X-Nanterre, docteur d'État ès sciences naturelles et docteur d'État ès lettres et sciences humaines

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Pour citer l’article

Denis BUICAN, « LÉTALITÉ GÉNÉTIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/letalite-genetique/