LES FILLES DU FEU, Gérard de NervalFiche de lecture

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Le vrai pays

« Connais-tu le pays où les citronniers fleurissent ?... » La chanson de Mignon dans l'ouvrage de Goethe Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister (1795-1796), et son rêve d'un ailleurs qui serait le vrai « pays » pourraient révéler l'unité du recueil, le proche et le lointain s'y mêlent : terre du Valois (matrice de l'âme du jeune traducteur en français de Faust), vibrant des vieilles romances qui jalonnent Angélique et Sylvie et qu'inventorie le florilège de chansons et de légendes qui leur font suite ; terre d'Amérique où l'héroïne éponyme de Jemmy choisit de vivre auprès des Indiens ; Naples et le Pausilippe, gorgé de la lumière suicidaire d'Octavie, tandis que Corilla, dresse une seconde scène napolitaine, à la fois lieu de quête et de perte de soi et de l'objet aimé (cette prima donna, double de Jenny Colon, la cantatrice aimée de Nerval) ; enfin une ville frontalière, entre Prusse et France, le fort de Bitche, où se dénoue le secret tragique narré dans Émilie : autant de théâtres qui, sous l'illusion du voyage, ponctuent la dérive du sujet nervalien.

Car le « pays » obstinément cherché, à travers Les Filles du feu et ces visages de femmes en apparence contrastés (Sylvie et Adrienne, Octavie et la brodeuse napolitaine aux charmes délétères, « les soupirs de la sainte et les cris de la fée » d'El Desdichado) ne découvre pas l'origine où feint de conduire le rêve qui est aussi remémoration. Le commencement n'est jamais que recommencement : « La Treizième revient... C'est encore la première ;/ Et c'est toujours la seule et c'est le seul moment » (Artémis).

À l'image de l'actrice Aurélie, admirée au premier chapitre de la nouvelle et qui réapparaît au treizième et dernier, l'amour entrevu reconduit inlassablement à la désillusion (Sylvie), à la tentation de la mort, à l'union déréalisée par la fascination mythologique (Octavie). La Mère inconnue, à l'origine du drame personnel de Nerval, fait à jamais écran à l'atteinte du « pays », et donc au bonheur. À la coïncidence avec soi, elle substitue l'inquiétante étrangeté, ce sentiment jadis intime qui réapparaît comme autre et inconnu.

Ainsi, dans les récurrences des figures et les résonances harmoniques qui donnent au recueil son charme singulier, Les Filles du feu mènent toutes – y compris « l'athénienne Sylvie » – au domaine de l'ombre ; au monde souterrain d'Isis, significativement relié, dans la nouvelle qui porte son nom, à la fête et au travestissement.

Les Filles du feu peuvent alors apparaître comme l'antithèse du roman initiatique qu'elles semblaient annoncer. Constamment dérobé à lui-même, le moi nervalien, représenté dans trois textes à caractère autobiographique (Angélique, Sylvie, Octavie), est renvoyé à l'obsession du Double, en lui et dans l'objet aimé, à la menace de la dissociation, au ciel vide auquel est confronté, dans Les Chimères, un Christ aux oliviers, frère du poète. Et l'harmonie panthéiste latente, célébrée par Vers dorés, semble impuissante à conjurer cette déréliction.

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Pour citer l’article

Marie-Françoise VIEUILLE, « LES FILLES DU FEU, Gérard de Nerval - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/les-filles-du-feu/