LES FEMMES SAVANTES, MolièreFiche de lecture

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Une galerie de portraits

Après une longue maturation – dès décembre 1670, Molière avait pris un privilège –, et une soigneuse préparation – il avait préalablement lu sa pièce chez La Rochefoucauld et chez le cardinal de Retz –, cette comédie, créée au théâtre du Palais-Royal le 11 mars 1672, fut un succès, ne serait-ce que pour ses clés : Trissotin désigne le vieil abbé Cotin, académicien, poète mondain auteur d'un Sonnet à la princesse Uranie sur sa fièvre et d'une épigramme Sur un carrosse de couleur amarante cités par Molière à l'acte III, et également à l'origine d'un jugement fort virulent sur les comédiens farceurs (des « païens ») durant l'affaire du Tartuffe ; quant à Vadius, il ridiculise Gilles Ménage, poète érudit et violemment attaqué par Cotin dans un pamphlet nommé La Ménagerie (1669). Ajoutons que ces deux auteurs s'étaient opposés à Molière dans le débat qui suivit Le Misanthrope.

Le schéma dramaturgique de la pièce est éprouvé : une famille est mise en désarroi par la manie de son chef qui veut à tout prix que sa fille (Henriette) épouse un ridicule parti (Trissotin) au lieu de Clitandre (l'amoureux topique de la comédie), qu'elle aime. Tout cela rappelle Tartuffe ou Le Bourgeois gentilhomme, à ceci près que l'ordre commun est « sens dessus dessous », en particulier parce que le chef, cette fois, est incarné par la mère (Philaminte, jouée par Hubert, un acteur qui avait déjà interprété le rôle de Madame Jourdain) et non le père (Chrysale, qu'interprète Molière). Saisie par le démon du savoir, cette femme supplante un mari bon bourgeois secondé par un frère raisonnable (Ariste). Pour le reste, Molière dédouble le personnel théâtral : la jeune fille est flanquée d'une sœur folle de curiosité et de savoir (Armande, on se rappelle ainsi Les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin, 1637) qui se targue d'être aimée par Clitandre ; de même, au frère de Chrysale, Molière ajoute une sœur (Bélise), précieuse sur le retour, qui s'imagine elle aussi être aimée de Clitandre.

Bien au centre, Trissotin et Vadius viennent jouer « leur » scène. Le premier, comme Tartuffe, n'apparaîtra qu'à la deuxième scène du troisième acte, afin de favoriser l'attente du spectateur. Il lira un sonnet ridicule et une épigramme, qui ne l'est pas moins, devant des femmes savantes toutes acquises à son talent, mais face à Henriette, qui reste froide. Double de Trissotin, Vadius (interprété par Du Croisy) vient à la scène suivante pour censurer le sonnet, combattre son collègue en pédant de comédie, avant de le provoquer en un duel littéraire qui se fera à grands coups de grec et de latin.

Tout cela a pour effet de mettre en place une parodique académie des femmes (la mère, la tante, la fille), accueillante aux plus fous (Trissotin, Vadius) et en polémique ouverte avec deux bourgeois (le père et l'oncle), dont l'enjeu est la jeune fille à marier et le jeune homme courtisé de toutes parts. Martine, soubrette au robuste bon sens, sera chassée pour avoir trop parlé (comme le fils d'Orgon, Damis, dans Tartuffe), puis reprise dans la maison. Mais elle n'aura pas la charge classique des valets, qui est de fourbir les stratagèmes utiles au projet matrimonial des jeunes gens. Ce rôle d'artisan dramaturgique revient ici au raisonnable Ariste qui ment comme un Arlequin et imagine la ruine de Philaminte et de Chrysale. C'est alors que Trissotin abandonne une partie devenue sans intérêt, tandis que Clitandre offre généreusement son bien. Décidément, les raisonneurs de Molière savent de mieux en mieux abandonner leur point de vue moral pour emprunter au théâtre ses ruses et ses effets.

Autre innovation : la manière dont l'auteur approfondit le rôle du couple d'amoureux, non plus transparents et purement fonctionnels, mais capables de tenir un raisonnement de bon sens – sensible et bourgeois en deux mots – face à la folie de leurs opposants ou opposantes. Enfin, Molière rassemble ici tout un personnel déjà présent dans des comédies antérieures, et en particulier dans Les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin : l'entichée de sciences dont la connaissance permet de combattre la perte d'attraits que les ans imposent à sa beauté ; la mythomane qui ne peut croiser un homme sans penser qu'il est pris dans ses rets ; l'opposée au mariage par principe qui veut épouser à toute force. Comme dans Les Fâcheux

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

  • : professeur d'histoire et d'esthétique du théâtre à l'université de Paris-X-Nanterre

Classification

Pour citer l’article

Christian BIET, « LES FEMMES SAVANTES, Molière - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/les-femmes-savantes/