LES DERNIERS JOURS DE L'HUMANITÉ, Karl KrausFiche de lecture

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« Un théâtre martien »

À partir de 1915, Karl Kraus conçoit le projet d'une tragédie épique et documentaire, issue de son carnet de notes et d'esquisses prises sur le vif. De ce travail sort une pièce de grandes dimensions, Les Derniers Jours de l'humanité, dont la première version est publiée sous la forme d'un numéro spécial de Die Fackel en 1919 et la deuxième, revue et augmentée, en 1922. En 1930, Karl Kraus mettra au point une version scénique, considérablement condensée, de 99 scènes. Car la version intégrale en cinq actes comporte 209 scènes et fait intervenir quelque cinq cents personnages, avec d'innombrables changements de décor et de lieu. On passe de Vienne à Berlin, des bureaux ministériels aux casernes, des quartiers populaires aux appartements grands-bourgeois, des salons de coiffure et des cafés aux salles de rédaction des grands journaux, des hôpitaux militaires aux tranchées et aux cantonnements de la ligne de front. Ce n'est plus un texte pour le théâtre, mais un scénario pour une fresque cinématographique. L'esthétique est celle du théâtre épique et du théâtre documentaire. Mais le tour de force de Karl Kraus consiste à faire apparaître comme les plus « énormes » et les plus « surréalistes » les passages qui, en réalité, ne sont que des montages de citations.

Les extraits d'articles de presse, d'ordres du jour du commandement militaire, de textes réglementaires, de sentences judiciaires, de publicités commerciales, de « poésies de guerre », de discours politiques et de sermons religieux forment en effet un bon tiers du texte intégral. Mais les documents extraits de la réalité dépassent la fiction par leur frénésie agressive, leur emphase grotesque, leur cynique malhonnêteté ou la stupidité de leurs erreurs d'appréciation. Il n'est pas question ici d'évolution psychologique des personnages : les protagonistes se réduisent à un « masque acoustique », – une voix, une intonation, un accent –, dont l'ensemble fait entendre l'infernale polyphonie qui précède et qui accompagne la mort de masse.

Chaque acte de la version intégrale correspond grosso modo à une année de guerre (acte I : 1914 ; acte V : 1918) ; dans la version scénique, la succession chronologique est quelque peu « téléscopée ». La version intégrale accorde une place centrale aux dialogues entre le Râleur, personnage dans lequel Karl Kraus a mis beaucoup de lui-même, et l'Optimiste qui incarne le type de l'Autrichien patriote. Un des thèmes récurrents, au fil des cinq actes, est l'opposition entre Berlin et Vienne, entre le caractère national autrichien et la mentalité allemande, que tout sépare, au moment même où le patriotisme sanguinaire et destructeur semble les réunir. Au-delà de cette antithèse, Karl Kraus fait entendre la diversité multinationale et polyethnique de cette Autriche-Hongrie qui disparaît en 1918 : les noms et les accents tchèques, polonais, hongrois, croates, juifs de l'Est ou juifs assimilés viennois, donnent une dimension européenne à la tragédie.

Autant que les citations, les noms de personnes et les noms de lieux sont réels : ils sont même indiqués avec tant de précision historique que le lecteur d'aujourd'hui ne peut se passer d'une édition commentée et annotée. Si l'on ajoute que l'accompagnement musical est d'une grande richesse, mêlant les chansons populaires, les chants patriotiques, les hymnes nationaux, les marches militaires et d'autres musiques qui composaient le fond sonore de la Grande Guerre, on peut parler des Derniers Jours de l'humanité comme d'une anti-opérette tantôt grinçante, tantôt franchement tragique.

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Jacques LE RIDER, « LES DERNIERS JOURS DE L'HUMANITÉ, Karl Kraus - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/les-derniers-jours-de-l-humanite/