STRAUSS LEO (1899-1973)

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Un philosophe politique

Quiconque avoue, face à la prise en charge par les sciences de la politique dans les États modernes et face à l'expérience totalitaire de notre temps, qu'une des tâches de la pensée consiste à redécouvrir le politique, à le repenser dans sa consistance propre et dans son rapport au philosophique ne peut faire l'économie d'une confrontation avec l'œuvre de Leo Strauss. Lire les textes de Strauss apprend à discerner les contours, à repérer les positions des noms qui ponctuent la tradition ou la bouleversent, apprend à percevoir, par-delà le passage par cette même tradition, la présence d'une interrogation récurrente qui porte sur la possibilité d'une interrogation philosophique dans le domaine politique contemporain. Sous le couvert de l'érudition et de l'histoire de la pensée politique, Strauss énonce les deux questions constitutives, selon lui, de la philosophie politique : quelle est, en vérité, la nature des choses politiques ? quel est le meilleur régime politique, l'ordre politique juste et bon ?

Si toute philosophie peut s'appréhender comme une scène, l'énoncé même de ces deux questions délimite déjà l'espace de pensée ouvert par Strauss et les protagonistes qu'il choisit d'affronter. Il mène un combat sur plusieurs fronts dont les enjeux sont au cœur de la crise de notre temps.

D'abord contre le positivisme contemporain qui, à partir de la distinction entre faits et valeurs, jette le discrédit sur toute forme de pensée qui procède par évaluations et ne reconnaît la qualité de science qu'aux formes de connaissance qui se proclament éthiquement neutres. C'est le cas de Max Weber, « le plus grand sociologue de notre siècle », selon Strauss. Ce n'est pas tant l'opposition de l'être et du devoir-être qui fonde la rupture entre faits et valeurs que la conviction, propre au polythéisme des valeurs, qu'il ne peut pas y avoir de connaissance authentique du devoir-être. Enfin, le positivisme, sous ses différentes formes, prétend rompre avec les illusions du sens commun.

Mais la prétention du positivisme, au nom d'une conception générale de la science, n'est-elle pas illégitime ? Ne fait-elle pas très exactement fi de la nature spécifique des choses politiques, qui par essence constituent des évaluations fondamentales ? Dans tout jugement politique vient, en effet, en question la conservation ou la transformation de la cité telle qu'elle est, et donc nécessairement une certaine idée du bien, ou, plus précisément, une idée de la bonne société.

Est-il certain, à moins de souscrire au nihilisme, qu'il n'y ait pas de solution à l'affrontement des valeurs ? Resterait au positivisme à invalider certaines expériences de base qui révèlent implicitement une connaissance possible du bien et du mal. Comment expliquer que l'on admire l'excellence humaine ? Comment rendre compte de certains états de « terreur sacrée » qui tendent à prouver que la conscience de la liberté peut aller de pair avec une juste conscience des limites ? Pour Leo Strauss, qui se refuse à être un prophète du désastre, « le vieil Adam » est toujours vivant ; aussi se tourne-t-il vers « l'homme » non seulement pour y saisir une source du droit naturel, mais pour rappeler, proche en cela de la phénoménologie, qu'il n'est pas de science possible sans l'assise d'une précompréhension « naïve » des choses humaines. Loin de sanctionner l'opinion dans son immédiateté, cette réhabilitation du « sens commun » emprunte des voies complexes telles que la nécessité d'un retour à la Politique d'Aristote, seule susceptible de rouvrir la voie difficile d'une compréhension préscientifique des phénomènes politiques (« On Aristotle's Politics », in The City and Man, Chicago, 1978).

Si le positivisme tend à diluer les choses politiques de par la confusion qu'il instaure entre les choses humaines et les choses infra-humaines, l'historicisme [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de science politique, professeur émérite de philosophie politique à l'université de Paris-VII-Denis-Diderot
  • : professeur de philosophie en classes préparatoires, Paris

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Pour citer l’article

Miguel ABENSOUR, Michel-Pierre EDMOND, « STRAUSS LEO - (1899-1973) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 juillet 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/leo-strauss/