LE TAMBOUR, Günter GrassFiche de lecture

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Un univers dédoublé

Dans leur existence quotidienne, les protagonistes du livre, en effet, sont loin d'avoir eu, à ses yeux, une conduite morale parfaitement propre. Le Tambour explore ce domaine du refoulé. Tout un magma émerge, dominé alternativement par deux forces que, pour sa propre gouverne, Oscar a rapidement reconnues : le délire orgiaque et l'ordre. Deux forces qui s'incarnent respectivement, selon lui, en Raspoutine et en Goethe. Au second, Oscar préfère nettement le premier. Et pour briser les relations harmonieuses qui peuvent, apparemment, s'établir dans son entourage, deux moyens sont à sa disposition. Il se sert de l'instrument avec lequel, depuis que sa mère lui en a offert un pour ses trois ans, il s'est définitivement assimilé : un tambour. Ou bien il use tout simplement de sa voix. « La capacité d'établir au moyen d'un tambour d'enfant en tôle peinte une nécessaire distance entre moi et les adultes grandit peu après ma chute du haut de l'escalier dans la cave, en même temps que prenait du volume une voix capable de soutenir une note si haute et si stridente dans mes chants, mes cris, mes chants criés, que personne n'osait me prendre mon tambour qui pourtant lui fripait les oreilles ; car si on me prenait mon tambour je criais et, quand je criais, un objet de prix volait en miettes : mon organe était en mesure de briser le verre. »

Suggérant que le vitalisme anarchique et la tutelle autoritaire s'appellent et se répondent, Grass jongle avec des personnages à double identité. Il prête deux pères à Oscar. Un vrai, qui est le cousin de sa mère : Jan Bronski, un Kachoube qui a opté pour la Pologne au lieu de l'Allemagne en 1920. Et un présumé, dont il a reçu le patronyme : le mari trompé, Alfred Matzerath, un Rhénan, blessé au combat en 1918, et qui a échoué à l'hôpital de Dantzig. Tandis que ce père légitime, en 1933, participe le dimanche matin aux manœuvres des troupes supplétives nazies, sa mère se livre à ses ébats amoureux avec le chétif Bronski, fonctionnaire à la poste polonaise. Grass articule ainsi l'ensemble de son roman sur une charpente symbolique. Il révèle un univers social constamment traversé par le partage entre l'ombre et la lumière. Dans son récit, Oscar combine d'ailleurs l'usage de la première personne et de la troisième, comme s'il était un être coupé en deux, à la fois conteur subjectif et observateur critique de lui-même.

En 1980, la vente du Tambour atteignait déjà, dans sa version allemande, près de quatre millions d'exemplaires, et il était traduit en vingt langues. Un an auparavant, une version cinématographique en avait été tirée par le réalisateur Volker Schlöndorff, obtenant la palme d'or au festival de Cannes. C'est dire combien les anathèmes portés à sa parution contre ce roman ont pris, en vingt ans, le chemin de l'oubli. Son extraordinaire fantaisie verbale en a finalement, peu à peu, triomphé.

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Lionel RICHARD, « LE TAMBOUR, Günter Grass - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-tambour-gunter-grass/