LE RÉGISSEUR DE LA CHRÉTIENTÉ (S. Barry)Fiche de lecture

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L'Irlande n'a jamais été en reste d'auteurs dramatiques renommés. L'attachement à leur terre natale et à leur culture, la singularité de leurs conditions de colonisés, économiquement et socialement défavorisés, appauvris de surcroît par une émigration qui fut une véritable saignée, puis la volonté d'émancipation exacerbée jusqu'à la révolte et à la guerre civile qui a perduré jusqu'à nos jours, ont nourri leur inspiration. À quoi s'ajoutent des dons de poètes et de conteurs, et un humour caustique. Pour nous en tenir à la fin du xixe siècle et au xxe, citons Sean O'Casey, W. B. Yeats, J. M. Synge, Oscar Wilde, Bernard Shaw…

On a découvert par la suite une nouvelle génération, elle aussi très douée. Les traductions françaises ont débouché à plus ou moins longue échéance sur la création de spectacles : Gregory Motton mis en scène par Claude Régy, Brian Friel par Laurent Terzieff, Howard Barker par Solange Oswald et Claudine Hunault, Tom Murphy par Bernard Bloch… En juin 1996, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et la Comédie-Française se sont associées pour une Semaine des auteurs irlandais au Vieux-Colombier, série de lectures réalisées par les comédiens-français ; les six pièces paraissaient en même temps en librairie (éd. Théâtrales-SACD). Le Régisseur de la chrétienté de Sebastian Barry, traduit par Jean-Pierre Richard, était l'une d'elles. Sa création à Poitiers en janvier 1998 par Stuart Seide, puis sa venue au théâtre de la Ville - Les Abbesses (18 mars-5 avril 1998) nous ont permis de découvrir un auteur, né à Dublin en 1955 et joué depuis dix ans à l'Abbey Theatre et au Royal Court de Londres. Le Régisseur de la chrétienté, créé à Londres en 1995, est sa première pièce traduite en français.

L'œuvre dramatique de cet Irlandais de souche paysanne est essentiellement autobiographique. « Le Régisseur de la chrétienté est la cinquième pièce de théâtre où je pars à la recherche, au sein d'une même famille irlandaise, de parents dont l'existence se trouve perdue, tue ou rarement mentionnée. » Est passée sous silence tout spécialement celle de son arrière-grand-père Thomas Dunne, chef de la police dublinoise, le plus haut poste qu'un catholique puisse alors ambitionner. Tout amour et dévouement pour la reine Victoria, plus tiède à l'égard de ses successeurs, mais d'un indéfectible loyalisme, il réprime sans états d'âme les troubles fomentés par l'IRA. Le cœur en deuil, il est contraint, en 1922, de transmettre à Collins, son chef, le commandement de ce bastion du pouvoir britannique qu'était la Citadelle de Dublin. C'est dire l'impopularité en république d'Irlande d'un homme qui s'est trouvé dans le mauvais camp, et le peu d'envie qu'ont ses descendants de réveiller son souvenir. « Il n'était pas un ancêtre commode. Mais ce n'était pas une raison pour l'exclure de cette série de pièces. »

La scène se passe en 1932 dans l'asile psychiatrique de Baltinglass où est interné Thomas Dunne. Des accès de violence alternent avec sa remémoration du passé en compagnie de ses fantômes. Faute d'en savoir beaucoup sur cet aïeul, Sebastian Barry a doté le vieil homme d'une histoire où la trame historique se mêle à la fiction, nourrie par les souvenirs de sa propre enfance passée dans ce même terroir. « À ma grande surprise, je me mettais lentement, lentement, à aimer cet homme diminué. »

Et nous-mêmes, nous en venons à entrer en sympathie avec ce vaincu piégé par sa fidélité à son serment d'allégeance. Nous y conduits le talent de l'auteur et du metteur en scène, aussi à l'aise l'un que l'autre dans le réalisme de la routine médicale et les interventions musclées du gardien, rude mais sachant se montrer fraternel (Alain Rimoux), que dans le fantastique lesté des traces vivaces de moments intensément vécus : le fils de Thomas tué à dix-huit ans, sous l'uniforme anglais, dans les tranchées de la Première Guerre mondiale ; ses filles… l'aînée tenant éloignés de lui ses petits-enfants, ce dont il souffre, et la plus jeune, sa préférée, ayant choisi l'exil en Amérique, reviennent, comme deux fantômes, en compagnie d'Annie (Julie Brochen) qui a partagé le loyalisme de son père dont elle reste seule en charge. Alors, Thomas, oubliant son âge et son état, revit, en homme borné peut-être, mais sensible et bon, se [...]

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, critique dramatique de Regards et des revues Europe, Théâtre/Public, auteur d'essais sur le théâtre

Pour citer l’article

Raymonde TEMKINE, « LE RÉGISSEUR DE LA CHRÉTIENTÉ (S. Barry) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-regisseur-de-la-chretiente/