LE NEVEU DE RAMEAU, Denis DiderotFiche de lecture

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La tentation de l'immoralisme

Un faisceau de références biographiques aux modèles des personnages : Jean-François Rameau, Auguste Louis Bertin de Blagny et Adélaïde Louis Hus, date la scène des années 1760-1762. Mais la mort du grand Rameau, déjà advenue dans le texte, n'eut lieu qu'en 1764. Diderot amalgame des époques différentes, et les historiens sont réduits aux conjectures. Certains penchent pour une rédaction en 1761-1762, remaniée plusieurs fois jusqu'à la mort de Diderot. D'autres, qui sont plus sensibles esthétiquement à l'unité du dialogue et idéologiquement à l'amertume de son ton, rejettent l'essentiel de la composition dix ans plus tard, au retour de Russie.

Quoi qu'il en soit, Diderot exorcise ses tentations immoralistes à travers le personnage du Neveu qui apparaît comme sa caricature. Son refus d'une morale religieuse, son sens de la relativité des valeurs humaines ne doivent point dériver vers la perte de toute référence. Socrate, capable de boire la ciguë pour rester fidèle à ses principes, Diogène, choisissant de renoncer à toute facilité de vie pour garder sa liberté, sont des modèles historiques qu'il oppose à l'opportunisme d'un musicien capable d'apprécier les belles œuvres, mais incapable d'en créer lui-même. Les rôles sont pourtant loin d'être fixés une fois pour toutes. Dès l'ouverture du dialogue, « Moi » avouait son libertinage, jusqu'à la provocation : « Mes pensées, ce sont mes catins. » « Lui » aurait aimé se prendre pour Diogène le cynique. De tels effets de miroir ont pu être interprétés par Hegel comme un renversement dialectique, le Neveu ruinant finalement la bonne conscience du Philosophe nanti. Les lecteurs, aujourd'hui, sont plus attentifs à la conviction qui anime les attaques de Diderot contre ses adversaires. Les gens de théâtre, pour leur part, ont revendiqué l'œuvre comme un extraordinaire prétexte à numéros d'acteur. Le Neveu se livre à des pantomimes qui débordent la parole, deviennent musique du corps et suggèrent un opéra du geste.

La force et la modernité du dialogue de Diderot se mesurent au nombre des mises en scène théâtrales, des imitations ou prolongements, des interprétations philosophiques. Jules Janin imagine en 1829 La Fin d'un monde et du Neveu de Rameau ; Le Neveu de M. Duval d'Aragon (1953) place dans un des cafés chers aux surréalistes une discussion entre un Moi communiste et un Lui plus libéral, tandis que Le Neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard (1982), sur fond de cafés viennois et dans un contexte de passion musicale, pose la question de l'exclusion de la folie : Paul Wittgenstein se ruine économiquement et intellectuellement. Enfin, après être devenu une des figures des aventures de l'Esprit chez Hegel, Le Neveu de Rameau marque chez Foucault un tournant dans les rapports entre raison et déraison (Histoire de la folie à l'âge classique, 1961). Diderot ne cesse de dialoguer avec notre présent.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 2 pages

Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Paris-IV-Sorbonne

Classification

Pour citer l’article

Michel DELON, « LE NEVEU DE RAMEAU, Denis Diderot - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-neveu-de-rameau/