LE MYTHE DE LA GRÈCE BLANCHE. HISTOIRE D'UN RÊVE OCCIDENTAL (P. Jockey)Fiche de lecture

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Le blanc, couleur de l’Autre ?

Le premier chapitre, consacré à l’architecture et aux sculptures grecques, présente clairement quelques résultats obtenus à Délos grâce à la collaboration de Philippe Jockey avec Brigitte Bourgeois, notamment la dorure recouvrant le marbre de la statue du Diadumène (Musée national archéologique, Athènes). Bannissant le blanc, Philippe Jockey en fait chez les Grecs la couleur de l’Autre, les femmes au premier chef. Il aurait pu mentionner, dans les pages consacrées au blanc de la mort, le mélange de cette couleur avec la pourpre royale sur le diadème que porte le prêtre d’Aratos à Sicyone, selon le témoignage de Plutarque : pareille bichromie amène à enrichir la présentation de la question en associant cette fois deux déterminants opposés dans le discours.

Par ailleurs, il aurait aussi été intéressant d’aborder l’appréhension et la définition de la couleur dans l’Antiquité. Chez Homère, elle est d’abord perçue pour sa valeur d’aspect ; elle est sombre ou claire avant d’être noire ou blanche. Cette valeur sensorielle est en contradiction avec une division binaire de la pensée des couleurs et explique l’importance de la notion de bariolage, une infinie variété de nuances et de jeux de textures.

Le deuxième chapitre, « Rome, l’empereur et le blanc », rejette la faute originelle du mythe de la Grèce blanche sur les Romains. Ici, Philippe Jockey simplifie à l’extrême la réalité des couleurs chez les Romains. D’après lui, les statues de barbares seraient colorées parce qu’eux-mêmes étaient rejetés, ce qui aurait entraîné dans le même doute existentiel les représentations de leurs divinités, sculptées en pierres de couleur.

On saisit immédiatement les limites de cette explication : comment les fidèles d’Isis pourraient-ils sans masochisme adorer l’idole vert sombre d’une déesse qui partagerait leur statut d’exclus et de parias ? Par contraste, les portraits d’empereurs mettraient en valeur le blanc de l’épiderme par opposition au pourpre du manteau. Or la peau et les détails des portraits impériaux étaient nuancés de couleur chair, comme l’ont notamment montré les analyses qu’a faites Jan Stubbe Østergaard du portrait de Caligula conservé à la Glyptothèque Ny Carlsberg de Copenhague. À propos de cette tête, Philippe Jockey reconnaît l’existence d’une « polychromie d’État » destinée à rendre le portrait immédiatement identifiable, ce qui amène à nuancer la portée de ses remarques. Il en va de même pour la restitution de la polychromie de l’Auguste de Prima Porta par Paolo Liverani (musée du Vatican, Rome), dont les résultats sont ici résumés. Dans ce cas, les traits distinctifs du visage étaient peints, si bien que le blanc du marbre n’y est pas dénué d’expression. Dès la haute époque hellénistique, les parties nues des camées se détachaient en blanc, comme sur le camée Gonzague à Vienne. On peut en conclure que les Romains se sont en fait inscrits dans la continuité de pratiques antérieures. La polychromie de la peinture et des marbres est bien connue à Rome à la fois dans la sculpture et l’architecture, sans qu’on puisse y déceler une intention de la réserver à un Autre qui serait rejeté. La thèse défendue dans le chapitre « Vers un idéalisme romain blanc » n’est donc pas soutenable : aucune sculpture romaine idéale n’était parfaitement blanche, et toutes les recherches ont mis en évidence leur polychromie. On peut penser notamment à celles qui concernent l’Amazone Sciarra (Glyptothèque Ny Carlsberg, Copenhague).

Avec l’Antiquité tardive, Philippe Jockey croit discerner l’affirmation d’un partage des couleurs : à l’Occident reviendrait le blanc, à l’Orient la polychromie. Cette simplification n’est-elle pas le résultat d’a priori datés. Les statues polychromes de Notre-Dame ne sont certainement pas à ranger parmi les « tentations polychromes romanes et gothiques ». Doit-on aussi penser que l’emploi de la roche magmatique rouge, le porphyre, signifie la victoire sur un matériau d’origine barbare ? Rappelons que les Tétrarques de la basilique Saint-Marc à Venise, qui ornaient deux colonnes de porphyre, ont été sciés pour qu’on puisse rapporter de Constantinople leurs reliefs figurés. Quant à l’Occident, alors qu’il est voué par l’auteur au blanc immaculé, la polychr [...]

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, ancien membre de l'École française d'Athènes, directeur d'études à l'École pratique des hautes études

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Pour citer l’article

François QUEYREL, « LE MYTHE DE LA GRÈCE BLANCHE. HISTOIRE D'UN RÊVE OCCIDENTAL (P. Jockey) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-mythe-de-la-grece-blanche-histoire-d-un-reve-occidental/