LE MISANTHROPE, MolièreFiche de lecture

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Scènes de conversation : le jeu des ridicules et l'impossible vérité

À ceci près que l'hypocrisie, symptôme des mœurs du siècle, déjà largement traitée par Molière – et avec quels risques, dans Tartuffe (alors interdit) et Dom Juan (disparu de l'affiche et non publié), les deux pièces précédentes –, est, en soi, bien condamnable et que l'idéal de pureté et de vérité soutenu par Alceste est, en soi, parfaitement recevable, comme le soulignera Rousseau dans sa Lettre à d'Alembert, en reprochant à l'auteur de tourner en dérision son personnage. Ainsi, peu à peu, tout se brouille : Alceste n'a-t-il pas raison de rejeter le monde, d'affronter le péché pour convertir la pécheresse, même en vain ; n'est-il pas fondé à dire ce que la raison et la morale indiquent, et à avouer ce que son cœur lui dicte ? Et le prudent Philinte, en jouant ponctuellement le sage, est-il dans le vrai lorsqu'il promeut une morale qui fait la part belle à une légère hypocrisie afin de préserver la paix des salons et des ménages ?

Restent les hommes de qualité, les gens de lettres et de cour, qui viennent converser avec Célimène, et chercher à s'emparer de la riche et belle veuve pour réaliser un intéressant mariage. Face au misanthrope pris de colère parce que légitimement jaloux, les Oronte, les Acaste et les Clitandre, à tous égards, composent. Tout cela permet des numéros de virtuosité où la conversation, art majeur du temps, est doublement représentée : on en rit parce qu'elle est souvent ridicule, on l'apprécie parce qu'elle divertit. Et parce qu'elle est ostensiblement théâtralisée, on la voit à distance, avec tous ses rites, son utilité sociale et ses dangers moraux. Car si Molière semble condamner les mœurs, il prend soin de montrer des personnages qui ne sont pas totalement ridicules : Oronte lui-même, dans la scène du sonnet (I, 2), suscite le rire dans le rapport qu'il entretient avec Alceste – lui aussi ridicule et raisonnable en l'espèce –, et parce qu'il joue à être un grand écrivain, mais n'est pas pour autant l'auteur d'un poème plus contestable que tous les sonnets du temps. Mieux encore, il a le courage et l'honnêteté – ou le ridicule, selon le point de vue qu'on adopte – de défendre une esthétique en laquelle il croit, quitte à faire un procès pour se faire reconnaître.

Enfin Célimène – pour ne pas parler d'Arsinoé, dont on ne saura jamais si elle est une vraie ou fausse prude, si elle est aimable ou repoussante, sincère ou calculatrice –, condamnée par l'intrigue, en apparence, ridicule du point de vue du type (la coquette), n'est-elle pas intéressante du point de vue du caractère, voire, si l'on peut anticiper sur une catégorie employée au xviiie siècle, du point de vue de sa condition ? Car, outre qu'elle est présentée comme la reine momentanée d'un salon, toujours apte à jouer brillamment de tout et de tous, à calculer ses coups pour mieux manipuler ceux qui viennent jouer le grand jeu de la conversation avec elle, Célimène a des raisons tout à fait légitimes pour tenir ce rôle : elle est veuve, riche, jeune, belle, jouit du jeu mondain, occupe la scène, et entend bien prolonger le plus longtemps possible cette liberté (« Moi, renoncer au monde, avant que de vieillir ! »), et cela, même au prix de l'amour perdu.

Rien n'est donc simple dans cette comédie. Au point qu'on en vient à douter de tous les modes de jugement, et à souhaiter qu'une vérité soit possible quelque part, lors même qu'elle ne peut apparaître ni dans le monde ni au théâtre. On peut aussi se contenter du jeu, du doute et de la complexité des caractères. On peut encore voir dans cette « grande comédie » – « grande » parce qu'elle se soumet aux règles, qu'elle est « sérieuse » et pose des questions majeures à l'intérieur d'un monde domestique, mais en faisant l'économie des pères et des valets, et en s'abstenant de recourir aux thème de la farce ou du comique bas –, si l'on suit le commentaire de Donneau de Visé (qui accompagne la publication de la pièce, en 1667) ou les textes critiques du xviiie siècle, une visée morale, ou au moins une réflexion morale sur la vérité. Mais quelle vérité ? Molière, passé maître dans le jeu équivoque de la provocation libertine et de la justification morale, [...]

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Écrit par :

  • : professeur d'histoire et d'esthétique du théâtre à l'université de Paris-X-Nanterre

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FRANÇAISE LITTÉRATURE, XVIIe s.

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  • Patrick DANDREY
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Pour citer l’article

Christian BIET, « LE MISANTHROPE, Molière - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-misanthrope/