LE FILS NATUREL, SUIVI DE ENTRETIENS SUR LE FILS NATUREL, Denis DiderotFiche de lecture

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La fondation du drame bourgeois

Si la manière de ces trois Entretiens, à bâtons rompus, se veut plaisante et naturelle, elle est bien celle, dialogique, propre au philosophe de l'Encyclopédie. C'est une poétique radicalement nouvelle qui se voit ici mise en œuvre, dont le maître mot est le « naturel » ; et le naturel, c'est d'abord la substitution du « vrai » au « vraisemblable » classique. Au nom du vrai, mais sans récuser les unités de temps et d'action, ni le respect tempéré des bienséances, Dorval pose les fondements d'un genre nouveau, que le Troisième entretien définit comme genre « sérieux », « intermédiaire » entre le comique et tragique, dont les personnages, bourgeois, sont à mi-chemin des types de la comédie et des individus de la tragédie. La substitution des conditions c'est-à-dire des métiers et des relations de famille aux « caractères » classiques relève du projet de représenter la classe bourgeoise en pleine ascension en l'élevant sinon au tragique, du moins au pathétique ; mais l'esthétique du tableau et de la pantomime, contre les tirades propres au texte classique (le « ramage », écrit Diderot), permet de mesurer l'aspect novateur d'une poétique qui se démarque aussi d'un type de jeu, – celui, figé, des Comédiens-Français –, et fait du metteur en scène une instance essentielle du dispositif dramaturgique. Le Fils naturel, pourtant conçu pour la Comédie-Française, n'y fut pas joué avant 1771, et fut aussitôt retiré de l'affiche. La critique n'a eu de cesse d'opposer dès lors cet échec dramatique à l'inventivité théorique des Entretiens. Mais on ne saurait séparer ce que Diderot a délibérément lié : l'ensemble que forment Le Fils naturel et les Entretiens nous introduit, par le vertige d'une mise en abyme vériste, dans la genèse de ce que l'on appellera plus tard « l'esthétique du quatrième mur ». Dans cette paradoxale négation des éléments propres au théâtre sur laquelle jouent la pièce et son « histoire véritable », il faut voir une tentative de naturaliser l'art, et de légitimer la classe à laquelle le théâtre doit désormais s'adresser. Et si Le Fils naturel peut, aujourd'hui comme hier, rebuter par son pathétique grandiloquent, l'étrange objet que Diderot fabrique en 1757, promesse d'une participation à l'expérience d'un spectacle vivant, est sans doute esthétiquement plus révolutionnaire dans son principe que le Paradoxe sur le comédien, retour au classicisme sous les espèces d'un « cynisme libertin » (Alain Ménil). Rousseau ne s'y trompa point qui, prenant pour un jugement contre lui la maxime de Constance, écrivit en 1758 la Lettre à d'Alembert, rejet sans appel de l'artifice de la représentation que Diderot érigeait, au nom d'une nouvelle sociabilité, en valeur suprême.

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, maître de conférences à l'université de Poitiers

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Pour citer l’article

Anouchka VASAK, « LE FILS NATUREL, SUIVI DE ENTRETIENS SUR LE FILS NATUREL, Denis Diderot - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-fils-naturel-suivi-de-entretiens-sur-le-fils-naturel/