LE DEGRÉ ZÉRO DE L'ÉCRITURE, Roland BarthesFiche de lecture

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« L'impasse de l'écriture »

Cet ouvrage inaugural correspond aux prémisses de la réflexion barthésienne, qui ne cessera d'évoluer. Il n'en fixe pas moins quelques axes et thèmes fondamentaux. Barthes se situe d'abord par rapport à Sartre, référence obligée à l'époque, vis-à-vis duquel il assume sa dette : « Qu'est-ce que l'écriture ? » renvoie au « Qu'est-ce qu'écrire ? » de Qu'est-ce que la littérature ? La « tragédie de l'écriture » reprend la « mauvaise conscience » sartrienne de l'écrivain, dont on retrouve également les concepts d'« engagement » et de « liberté », ainsi que l'appel final à une « utopie du langage » (Sartre : « la littérature en acte ne peut s'égaler à son essence plénière que dans une société sans classes »). Mais, en dépit d'une certaine fidélité au langage marxiste et d'une approche plutôt sociologique, il prend aussi ses distances – et, d'une certaine manière, congé. Le déplacement est en apparence mineur, en réalité capital : ce que Sartre réserve à la poésie (l'intransitivité) est étendu par Barthes à l'ensemble de la littérature. Ainsi, quand l'écrivain engagé tel que le définit Sartre persiste à mettre celle-ci – au moins quant à la prose – au service d'un dévoilement, c'est la forme même qui est, pour l'écrivain barthésien, non le moyen mais bien le lieu de cet engagement, plus moral somme toute que proprement politique (d'où la critique virulente de la littérature communiste). Barthes apparaît ici plus proche de Maurice Blanchot ou d'André Breton que du directeur des Temps modernes. Car la cible obstinément visée dans Le Degré zéro comme, mutatis mutandis, dans tous les livres qui suivront, c'est bien l'instrumentalisation du langage, entendu comme moyen, outil de communication.

Mais ce combat, avec le rêve messianique de transparence qui clôt le livre, est un combat perdu d'avance, et l'écriture moderne – neutre ou parlée – censée y travailler apparaît en définitive comme minée par un indépassable sentiment tragique. Ni l'écriture blanche, nécessairement « infidèle », ni l'écriture parlée, qui « ne porte pas une universalité, mais seulement une expérience et un divertissement », ne sauraient vaincre la « fatalité du signe littéraire ». Sans doute voit-on poindre ici le partage, peut-être le déchirement, qui seront ceux de Barthes tout au long de sa vie, entre une écriture « classique » condamnée mais objet, au fond, d'une inavouable nostalgie (Barthes écrit d'ailleurs très « classiquement ») et une écriture « moderne » valorisée, peut-être désirée, mais sans doute jamais tout à fait aimée.

Conscient de cette contradiction, Barthes usera plus tard des notions de jeu, de déplacement, de perversion, pour tenter de concilier son double rejet, du classicisme comme, malgré qu'il en ait, de l'avant-garde. Il n'empêche : même si « la Littérature est comme le phosphore : elle brille le plus au moment où elle tente de mourir », l'« écriture du désastre » (Blanchot) ne parvient pas à effacer tout à fait le désastre de l'écriture, et le « rêve orphéen [d'un] écrivain sans Littérature » apparaît moins aujourd'hui comme une utopie que comme une aporie bien réelle.

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Guy BELZANE, « LE DEGRÉ ZÉRO DE L'ÉCRITURE, Roland Barthes - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-degre-zero-de-l-ecriture/