TURCO-MONGOLES LANGUES ET LITTÉRATURES

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Littératures

La littérature en turc ancien

Les inscriptions runiques

En accédant à l'empire, les Türk allaient se trouver en contact avec des civilisations diverses : chinoise, sérindienne, iranienne et byzantine. Il leur fallut utiliser un moyen d'expression et ils choisirent l'alphabet «  runique » pour écrire leur langue. Celui-ci, issu de l'araméen par divers intermédiaires, allait être un instrument incomparable pour noter les phonèmes de leur langue dans ses moindres détails.

Les anciens Türk avaient eu une littérature qui fut longtemps ignorée ou, du moins, dont on ne savait pas qu'elle leur appartenait. En effet, les voyageurs avaient signalé l'existence de stèles gravées depuis le fleuve Talas, au nord-est du Syr-Darya, jusqu'au bassin de Minousinsk dans le secteur russe et dans la haute Mongolie, en particulier dans la vallée de l'Orkhon. Ces dernières devaient être déchiffrées par le linguiste danois Thomsen, qui en donna en 1893 une première traduction, révélant des pages insoupçonnées de la littérature et de l'histoire des Türk dont on connaissait seulement les grands traits par les textes chinois. Alors apparurent les textes célèbres relatant les hauts faits des empereurs des Türk depuis la fondation de l'empire en 552 jusqu'à sa fin en 744. Les stèles dédiées à Köl-tegin et à Bilgä-qaghan furent connues comme portant les textes les plus anciens de la littérature « turque » ; peu après fut découverte et traduite l'inscription de la stèle de Toñouqouq qui est un morceau fort important.

De nombreuses inscriptions ont été retrouvées depuis le début du xxe siècle, et l'on en découvre encore d'autres dans les régions les plus diverses : en Mongolie et dans la Touva, elles concernent les Türk orientaux ; dans la région du Baïkal et dans la vallée de la Léna, elles sont attribuables vraisemblablement à leurs vassaux Qouriqan et Bayirqou ; dans la vallée de l'Iénissei et de ses affluents, en particulier dans le bassin de Minousinsk, elles relèvent de la culture des anciens Kirghiz ; dans la région située au nord du Syr-Darya, dans les vallées du Talas et du Tchou et non loin de l'Issiq-Köl, toutes ces inscriptions ont pour auteurs les Türk occidentaux. Elles sont assez courtes, et seules les inscriptions de l'Orkhon (Köl-tegin et Bilgä-qaghan) avec celle de Toñouqouq constituent des documents considérés comme relevant de la littérature ; les autres permettent de compléter la connaissance de l'ancien turc tant au point de vue de la grammaire que du vocabulaire.

D'autres documents en turc ancien ont été découverts au Turkestan oriental, principalement dans la région de Tourfan : ce sont des fragments de manuscrits, plus ou moins longs et plus ou moins lacunaires, qui nous apportent encore de nouveaux éléments d'appréciation sur le fait littéraire chez les anciens Türk ; l'un d'eux, publié par Thomsen, renfermait un texte manichéen, ce qui donne à penser que l'alphabet « runique » fut employé à l'époque ouïgoure, après la fin de l'empire turc ; reste à savoir si le manuscrit fut écrit après l'installation des Ouïgours à Tourfan ou s'il fut apporté par eux quand ils abandonnèrent la vallée de l'Orkhon. L'alphabet « runique » fut aussi employé dans la région de Koutcha, à Qoum-Toura, où une inscription a été retrouvée par Pelliot.

La littérature ouïgoure

Les Ouïgours succédèrent aux Türk dans la haute Mongolie en 744, et le siège de leur empire y demeura jusqu'en 840, date à laquelle ils furent vaincus par les Kirghiz de l'Iénissei qui s'emparèrent de leur capitale, Kara-Balgassoun. Pendant près d'un siècle, les Ouïgours tentèrent d'amener à leur civilisation les territoires qu'ils contrôlaient, mais leur conversion au manichéisme semble avoir été une des causes de leur défaite. Au cours de cette période, les manichéens venus de la Transoxiane par le Turkestan oriental ou par le Sémiretchié leur apportèrent avec leur religion une littérature spécifique qu'ils traduisirent vraisemblablement, mais aucune trace n'a été retrouvé en haute Mongolie. En même temps, les Ouïgours empruntèrent à la Transoxiane l'alphabet sogdien, issu du syriaque, tirant de celui-ci une écriture particulière permettant de rendre les phonèmes de leur langue, et qui devint par la suite l'alphabet ouïgour. On peut penser que tous ne devinrent pas manichéens et que certains d'entre eux devinrent bouddhistes et d'autres chrétiens nestoriens. Ils gardèrent cependant l'usage du vieil alphabet turc comme en témoignent les fragments manuscrits de Tourfan, et surtout la grande inscription située près de Kara-Balgassoun ; elle fut gravée sous le règne du qaghan Aï Tängridä Qut Bulmich Alp Bilgä (808-821), mais il n'en reste que des fragments. Rédigée sous forme d'une inscription trilingue : chinoise, ouïgoure et sogdienne, elle prouve l'influence qu'avaient acquise les religieux manichéens auprès des souverains ouïgours mais ne peut être considérée réellement comme une œuvre littéraire, bien qu'elle présente un style analogue à celui des inscriptions de l'Orkhon.

Depuis les environs de l'an 800, les Ouïgours occupaient les régions de Tourfan, de Beshbaligh, de Karashahr. Après la ruine de leur empire, une partie d'entre eux s'y réfugia tandis que l'autre allait occuper les principales villes du Gansu ; ils s'y maintinrent longtemps, puis furent refoulés dans les montagnes du Sud, touchant à la région du Kökö-nor. C'est probablement après cette installation dans ces territoires que furent écrites la plupart des œuvres dont une partie a subsisté. Dans la masse des manuscrits découverts depuis 1900 par les missions scientifiques envoyées en Asie centrale, le déchiffrement auquel il a été procédé a permis de distinguer deux genres de littératures : l'une, manichéenne, écrite avec un alphabet spécial et traduite de l'iranien ; l'autre, bouddhique, écrite à l'aide de plusieurs alphabets (sogdien, ouïgour et brahmi) et traduite du sanskrit, du koutchéen, du khotanais et du chinois. À ces deux littératures s'en ajoute une troisième, chrétienne (nestorienne), écrite en alphabet ouïgour, dont seuls quelques fragments ont été retrouvés, entre autres un texte sur le Passion de Georges, connu également en sogdien. Toute cette littérature ouïgoure est une littérature de traduction, comme ce sera le cas pour le mongol plus tard ; il ne semble pas qu'elle ait réalisé une œuvre originale, ou, du moins, s'il a existé des œuvres issues du fond ouïgour, rien n'en subsiste.

La littérature manichéenne en ouïgour dura peu de temps, car l'influence grandissante du christianisme et surtout du bouddhisme en amena la disparition. Malgré tout, en dehors des fragments qui offrent une valeur au point de vue de la connaissance de la langue ou de celle du manichéisme dont la plupart des œuvres ont été détruites, certains textes bien conservés, parmi lesquels figure le Khouastouanift (Manuel de confession), permettent d'avoir une notion correcte de la manière dont cette langue, peu apte à noter les concepts de cette religion, a réussi à surmonter [...]

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Écrit par :

  • : directeur de l'Institut des hautes études chinoises, professeur au Collège de France

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Pour citer l’article

Louis HAMBIS, « TURCO-MONGOLES LANGUES ET LITTÉRATURES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/langues-et-litteratures-turco-mongoles/