LA TANTE JULIA ET LE SCRIBOUILLARD, Mario Vargas LlosaFiche de lecture

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Récits imbriqués

Qu'est-ce que La Tante Julia et le scribouillard ? C'est, comme l'on dit, une histoire « bien ficelée ». Ou plutôt des histoires, autonomes, alternées, mais qui, dans leur imbrication et leur contiguïté, en viennent peu à peu à s'apparenter dans un commun rapport de sens. En fait, deux grands récits de base jalonnent l'ouvrage : un récit continu, d'une part, qui retrace, au travers des travestissements romanesques qui s'imposent, l'adolescence de Vargas Llosa lui-même, alias « Varguitas » ; d'autre part, un récit entrecoupé, indirect, en creux, qui ne fait que reproduire certains épisodes des feuilletons que Pedro Camacho, scribouillard hurluberlu et mégalomane, écrit et met en ondes pour la radio de Lima où Varguitas, jeune étudiant en droit, glane péniblement quelque argent de poche. Que ces deux agencements narratifs, si dissemblables et si dissociés, puissent s'interpénétrer, cela s'explique par le fait que tous deux, à leur manière, établissent une même représentation du vertige du sens ou de l'événement, une même figuration de la course à l'abîme. Que ce soit au travers du récit quasi autobiographique de Vargas Llosa ou par le biais des fictions délirantes de Pedro Camacho, une commune unité de ton transparaît : le mélodrame poussé tantôt jusqu'à l'humour, tantôt jusqu'à la parodie.

Parlons de l'humour et de l'histoire de Varguitas. C'est un mélodrame léger : Pixérécourt – le père du mélodrame – revu par Flaubert. Belle âme adolescente, Varguitas s'éprend de sa tante Julia, de plus de dix ans son aînée. Nul inceste ici – la tante n'étant que la sœur de la femme de l'oncle –, mais en tout cas la menace de l'opprobre et de la sanction familiale. Menace qui ne tarde pas à se réaliser, l'amour étant partagé et constaté devant témoins. D'où les vicissitudes et le suspens d'un mariage difficile à aboutir et qui, au bout du compte, avortera tristement. Il y a là comme une lointaine réminiscence des amours de Frédéric Moreau et de Madame Arnoux dans L'Éducation sentimentale. En contrepoint, et dans la parodie, nous est donné un florilège des fictions abracadabrantes de Pedro Camacho. Celui-ci, défini non seulement par sa prose feuilletonesque mais aussi par le portrait que présente de lui Varguitas, apparaît comme un ascète de la littérature à sensation, un obsédé de l'intrigue bouillonnante et farfelue. Persuadé que sa puissance d'imaginaire lui accorde de plein droit un rôle de maître à penser, à rêver et à vivre, convaincu que son audience auprès des foules, l'hypnose qu'il exerce sur elles sont les preuves manifestes d'un charisme et d'un génie, il s'enfonce peu à peu dans la folie des grandeurs.


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Écrit par :

  • : agrégé de lettres modernes, ancien élève de l'École normale supérieure

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VARGAS LLOSA MARIO (1936- )

  • Écrit par 
  • Bernard SESÉ
  •  • 3 799 mots
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Dans le chapitre « Cycle de l'ironie »  : […] Après cette œuvre monumentale, selon un rythme d'alternance auquel il semble être fidèle, Vargas Llosa publie, en 1973, un court roman : Pantaleón y las visitadoras (« Pantaléon et les visiteuses »). L'enjouement, la gouaille, la grivoiserie contribuent à une satire narquoise dans ce récit des aventures du capitaine Pantaleón Pant […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/mario-vargas-llosa/#i_25743

Pour citer l’article

Philippe DULAC, « LA TANTE JULIA ET LE SCRIBOUILLARD, Mario Vargas Llosa - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 novembre 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/la-tante-julia-et-le-scribouillard/