LA SORCIÈRE, Jules MicheletFiche de lecture

À la Fée éternelle

Avec le recul, on comprend aisément pourquoi La Sorcière déconcerta en son temps. À bien des égards, le livre appartenait plus au passé et au futur qu'au présent : au passé par son romantisme échevelé, faisant de Satan l'apôtre de la liberté, dans un mouvement de « réhabilitation » commun à Vigny, Hugo, Proudhon, et cela en plein essor du scientisme et du positivisme ; au futur par son anticipation sur l'ethnologie, l'anthropologie, et l'histoire des mentalités.

À l'instar d'un Auguste Comte ou d'un Charles Fourier, Michelet propose en effet, déployée sur plusieurs siècles, une véritable « vision » de la femme, laquelle incarne à ses yeux la part naturelle de l'être humain, l'homme représentant sa part intellectuelle : « „Nature les a fait sorcières“. – C'est le génie propre à la femme et son tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l'exaltation, elle est Sibylle. Par l'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse, sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière, et fait le sort, du moins endort, trompe les maux. »

Fort de ce dualisme un peu sommaire, Michelet fait de la sorcière le symbole de la femme opprimée et, à travers elle, des forces vitales primitives, instinctuelles, sur lesquelles la société, et en tout premier lieu l'Église, exerça sa répression. Loin de la considérer comme la manifestation d'un obscurantisme archaïque, le témoignage d'absurdes superstitions, Michelet voit dans la sorcellerie à la fois la conséquence de la misère des « temps du désespoir » et l'expression d'une révolte : une manière de contre-culture s'y formule. À l'inverse, la religion, dans sa chasse aux possédées, ne fait que révéler ses propres obsessions, son propre refoulement. Dans l'esprit de l'historien, l'apologie du satanisme, bien loin de marquer un retour en arrière, comme ont pu l'en accuser ses propres amis, s'inscrit bien au contraire dans une philosophie du progrès : en réhabilitant la Nature primitive de l'Homme, la sorcellerie s'oppose en effet, selon Michelet, au fanatisme de l'Église, véritable puissance régressive. Ainsi, l'auteur voit-il venir le temps d'une résurrection de la sorcière éternelle, de « la Fée qui guérit » : « L'Anti-Nature pâlit, et le jour n'est pas loin où son heureuse éclipse fera pour tout le monde une aurore. »

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Pour citer l’article

Guy BELZANE, « LA SORCIÈRE, Jules Michelet - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 octobre 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/la-sorciere-jules-michelet/