LA HONTE et JE NE SUIS PAS SORTIE DE MA NUIT (A. Ernaux)Fiche de lecture

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Un diptyque

La Honte peut être tenue pour le dévoilement d'une scène originaire, élargie à toute une année cruciale, 1952. Mais c'est aussi la scène manquante, qui avait été écartée et refoulée de La Place, et aussi d'Une femme (1987). Dans ces deux récits se lisait un hommage anxieux à des parents d'autant plus estimables que la narratrice avait douté d'eux dans ses années d'apprentissage. Réparation était faite à ces Sisyphes humbles, exclus d'une distinction et d'une culture qu'ils avaient procurées à leur fille, alors qu'ils ne la possédaient pas eux-mêmes. Dans La Honte, le souvenir différé, travaillé avec obstination, les montre comme des êtres de violence, et non de tendresse, au bord du meurtre conjugal : « Mon père était resté assis à la table, sans répondre, la tête tournée vers la fenêtre. D'un seul coup, il s'est mis à trembler convulsivement et à souffler. Il s'est levé et je l'ai vu empoigner ma mère, la traîner dans le café en criant avec une voix rauque, inconnue. » Il s'agit évidemment encore de réparer ce qui a déchiré le tissu de l'enfance, et de découvrir la violence subie dans le cadre d'une ascension sociale contrecarrée. Mieux que jamais, Annie Ernaux met à nu les blessures sociales, peut-être plus profondes et moins connues que les blessures sexuelles : la honte, dont il est question ici, est des moins avouées, car elle est liée à l'infériorité des modes culturels.

À l'issue du bref récit, on voit se substituer à la piété lucide qui présidait aux deux « tombeaux » distincts du père et de la mère une entreprise assez âpre de vérité, qui restitue le triangle familial dans la jungle des conflits sociaux, des ambitions et des frustrations. L'année 1952, où la France encore rurale est au seuil de la société de consommation et où la Normandie reste sous influence cléricale, est une période idéale pour l'analyse des clivages sociaux. L'écriture littéraire d'Annie Ernaux en rend beaucoup mieux compte que les travaux des historiens et que les sommes des sociologues.

Je ne suis pas sortie de ma nuit peut être lu c [...]



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Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Jacques LECARME, « LA HONTE et JE NE SUIS PAS SORTIE DE MA NUIT (A. Ernaux) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/la-honte-et-je-ne-suis-pas-sortie-de-ma-nuit-fiche-de-lecture/