LA GRANDE TRAVERSÉE (S. Soderbergh)

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Un film tourné au fil de l’eau

Le scénario met en scène une romancière new-yorkaise à succès, Alice Hughes (Meryl Streep) titulaire du prix Pulitzer pour son premier roman autobiographique, et qui est maintenant honorée d'un prix anglais encore plus prestigieux. Elle accepte de se rendre en Grande-Bretagne, à la double condition de voyager en bateau et d'être accompagnée de son jeune neveu, Tyler (Lucas Hedges) ainsi que de deux amies, Roberta (Candice Bergen) et Susan (Dianne Wiest), qu'elle n'a pas revues depuis trente ans. Un point de départ relativement anodin, mais que Soderbergh et ses acteurs ont sublimé d'une manière constamment surprenante.

Ainsi, contrairement à ce début a priori sympathique, le film nous apprend que la romancière ne verra ses anciennes amies qu'en soirée, car elle veut consacrer tout son temps à son nouveau roman et à son heure de piscine quotidienne. Tout aussi égocentrique, Roberta profite de ce voyage pour se trouver un nouveau mari aux revenus conséquents et pour reprocher à Alice d'avoir autrefois exploité son divorce catastrophique dans son best-seller. À quoi s'ajoute la présence à bord incognito de Karen (Gemma Chan), l'agent littéraire d'Alice, qui tire profit des émois amoureux de Tyler à son égard pour lui soutirer des informations sur les écrits en cours de sa tante. L'intrigue prend de l’ampleur quand le candide neveu, chaque matin, voit un homme noir sortir de la chambre de la romancière, et surtout nous déconcerte, à l'heure de son épilogue, lorsque la relativité de toute croyance renvoie dos à dos l'ensemble des protagonistes et nous-mêmes. Cent-huit minutes durant, le spectateur, impressionné par l'élégante fluidité de la réalisation de Soderbergh, va voguer de surprises en interrogations, sans jamais pouvoir anticiper le devenir des personnages.

Selon son habitude, le cinéaste soigne ses cadrages et joue ici des seuls éclairages offerts par les différents espaces du Queen Mary 2, sans jamais y ajouter la moindre lumière d'appoint. Il alterne les tonalités chromatiques, chaudes tout d'abord (un certain jaune orangé), symboliques du luxe des lieux dont devraient bénéficier les protagonistes, puis plus sombres, comme la dominante mauve qui englobe les quatre amies lors de leur premier dîner, qui augure mal de leurs futures relations. Pareille adéquation entre atmosphère et mise en scène se retrouve dans l'emploi de longs travellings, effectués à partir d'une petite caméra (la nouvelle RED Komodo) fixée sur un fauteuil roulant, qui associent les déplacements des personnages au cours dévastateur du temps. Souci d'originalité fonctionnelle que l'on retrouve également dans le renouvellement constant des angles de champs-contrechamps, de même que dans la multiplication régulière des inserts sur des parties du décor pour signifier le passage des journées, montage au tempo très proche de celui de la partition très jazzée du fidèle Thomas Newman. Un plaisir évident de filmer que Soderbergh s'assura en cumulant les fonctions de chef opérateur, de réalisateur et de monteur, tout en limitant celle de directeur d'acteur.

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Écrit par :

  • : enseignant-chercheur retraité de l'université de Strasbourg

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Pour citer l’article

Michel CIEUTAT, « LA GRANDE TRAVERSÉE (S. Soderbergh) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-grande-traversee-s-soderbergh/