L'ENFANT ET LA VIE FAMILIALE SOUS L'ANCIEN RÉGIME, Philippe ArièsFiche de lecture

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La construction sociale de l'enfance

Au sein du monde social, les catégories liées à la famille tendent à être présentées comme « naturelles », immuables et transhistoriques. L'effort entrepris par Philippe Ariès, en inscrivant la notion d'« enfance » dans une histoire des mentalités, lui permet de formuler de nouvelles hypothèses sur l'évolution des structures familiales entre le Moyen Âge et le xviiie siècle, et de présenter sous un jour nouveau les structures contemporaines de la famille.

Des trois parties qui composent l'ouvrage, la première, intitulée « Les Deux Sentiments de l'enfance », est sans nul doute la plus stimulante. Le « sentiment de l'enfance, précise Philippe Ariès, ne se confond pas avec l'affection ; il correspond à une conscience de la particularité enfantine ». Celle-ci, selon l'auteur, n'est pas reconnue dans la société médiévale. « Dès que l'enfant avait franchi cette période de forte mortalité où sa survie était improbable, il se confondait avec les adultes », réalisant son apprentissage à la faveur de cette promiscuité des âges. Au tout début de son existence, il fait l'objet d'un sentiment superficiel exprimé par le « mignotage » des mères et des nourrices, sa naïveté, sa gentillesse et sa drôlerie devenant sources d'amusement et d'attention. L'art, l'iconographie et certaines pratiques sociales (costumes spécifiques réservés à l'enfance et spécialisation des jeux) en témoignent. Un changement considérable s'opère avec le xviie siècle, un sentiment plus grave de l'enfance se faisant jour sous l'influence des hommes d'église et des moralistes. Le remplacement de l'apprentissage par l'école fait progressivement apparaître la catégorie de l'enfant, confié à des adultes et qui demande tout à la fois à être protégé et à être corrigé. La police des mœurs motive alors l'intérêt porté à l'enfant, à sa personnalité et à l'austère dispositif éducatif de sa correction qui a pour fonction d'en faire un homme de devoir et de vertu.

Dans la deuxième partie, Philippe Ariès montre de quelle façon la transformation des collèges et la mise en œuvre d'une éducation correctrice pour les enfants de la noblesse et de la bourgeoisie sont liées à l'apparition du sentiment de l'enfance. Le collège médiéval, caractérisé par une définition floue de l'instruction et de ses missions, est touché par un vaste mouvement de hiérarchisation de la population scolaire et de rationalisation des structures d'enseignement. Deux processus sont à l'œuvre : d'une part, l'organisation des cursus par âge et par niveau, qui correspond à une transmission graduée et adaptée des savoirs ; d'autre part, l'introduction de la discipline qui érige la personne autoritaire du maître en principe moral de gouvernement des établissements et des corps. En séparant l'« enfant » de sa famille et en prenant en charge son éducation, cette réforme générale des institutions scolaires participe à la séparation franche entre l'âge adulte et l'enfance dont la durée s'allonge de façon considérable.

Abordée dans la dernière partie, l'analyse de portraits de famille et de scènes de la vie privée, empruntés à l'iconographie de l'époque, nourrit une réflexion sur les mutations qui affectent la famille et les liens affectifs entre parents et enfants. Ces mutations sont également observables dans les règles juridiques qui consacrent dès le xvie siècle l'affaiblissement du lignage (passage de l'indivision et de la communauté des ménages au droit d'aînesse) et dans les rituels religieux qui accordent à l'enfant un rôle nouveau. Philippe Ariès rassemble une série d'indices qui confirment l'affirmation du sentiment de l'enfance et le resserrement de la famille autour des parents et des enfants.

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Écrit par :

  • : docteur en sociologie, D.E.A. de philosophie, maître de conférences à l'université de Paris V-Sorbonne

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Éric LETONTURIER, « L'ENFANT ET LA VIE FAMILIALE SOUS L'ANCIEN RÉGIME, Philippe Ariès - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/l-enfant-et-la-vie-familiale-sous-l-ancien-regime/