KEILA LA ROUGE (I. B. Singer)

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Isaac Bashevis Singer, qui reçut le prix Nobel de littérature en 1978, écrivait en yiddish dans la grande tradition des conteurs juifs. Présenté comme un inédit, Keila la Rouge a été publié en 2018 par les éditions Stock, dans une traduction de Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay. Ce texte, dont on ignore la date de composition, a paru en feuilleton de 1976 à 1977 dans le quotidien new-yorkais de prédilection de Singer, le Forverts (The Forward), avant d’être traduit en anglais avec le concours de l’auteur. Cette tâche comptait beaucoup pour Singer qui souhaitait que ses œuvres fussent diffusées dans le monde entier à partir de leur version en langue anglaise. À l’exception d’une édition en hébreu, Keila la Rouge n’a pas été publié en volume. Quelle en est la raison ? On l’ignore. Peut-être est-ce la peinture particulièrement sombre de la communauté juive de Varsovie qui en est la cause, le conte se rapprochant ici du roman réaliste, voire naturaliste.

Né en Pologne en 1904, de père et de grand-père rabbins, Isaac Bashevis Singer se destinait lui-même à cette fonction, avant d’y renoncer pour se consacrer au journalisme et à la littérature. En 1935, il fuit l’antisémitisme et quitte Varsovie pour New York où il rejoint son frère, l’écrivain Israel Joshua Singer. La culture yiddish était très vivante dans cette ville. Aussi les pièces de théâtre, les films, les feuilletons trouvaient-ils un public assidu et, dira Singer, « exigeant ». L’écrivain, cependant, avait bien conscience qu’il préservait une tradition qui s’étiolait à cause des persécutions nazies en Europe et de la modernité des États-Unis. De plus, Israël allait s’employer à faire renaître l’hébreu au détriment du yiddish, de plus en plus méprisé et promis à devenir « la langue mourante d’un peuple de fantômes ».

Un « ange de la mort »

L’intrigue du roman se situe, à la veille de la Première Guerre mondiale, dans les bas quartiers miséreux de Varsovie où voisinent les écoles hassidiques les plus orthodoxes et les maisons de prostitution les plus sordides. Une population dévote y côtoie une pègre dont le plus terrible représentant est Max, un souteneur qui abuse de jeunes femmes qu’il envoie dans les bordels d’Amérique latine. Véritable personnage de conte, totalement dénué de scrupules, violent, séducteur irrésistible des deux sexes, il détruit perversement l’harmonie du couple formé par Keila, qu’il viole lors de la fête de Kippour, et Yarmy, être faible et influençable, qu’il détourne de ses bonnes résolutions. « Ange de la mort », il parle toutes les langues, voyage de par le monde et apparaît quand il ne faudrait pas.

Keila, la belle prostituée rousse au grand cœur, séduit Bunem, le fils d’un rabbin, qui ne peut plus se passer d’elle. La passion sexuelle, thème si souvent reproché à Singer, est ici fort présente. Toutefois, elle constitue une limite dramatique, car Bunem, prisonnier de son conformisme social, ne mesure pas l’ampleur de l’amour que Keila lui porte ni son aspiration maladroite, mais réelle à s’élever, y compris spirituellement. Comme beaucoup de personnages de Singer, il est écartelé entre une tradition à laquelle il n’adhère plus, et dont les rites l’agacent, et une modernité qui le séduit – il voudrait être peintre – mais qu’il ne peut assumer. Il se veut un esprit fort sans cesser de s’interroger sur Dieu à qui il reproche les désordres du monde : « Il existe, mais je ne Le servirai pas… » Fiancé à Solcha, une intellectuelle activiste anarchiste qui est déportée en Sibérie, mais foncièrement irrésolu, se laissant porter par les événements, il n’ose rien lui révéler de la confusion de sa vie.

L’exil intérieur

La Pologne, encore sous domination russe à l’époque où se déroule le roman, n’offrait guère d’avenir : « Si, au xxe siècle, un Juif pouvait être accusé de meurtre rituel, si des hommes de loi et des universitaires pouvaient ouvertement affirmer que les Juifs utilisaient le sang des chrétiens pour confectionner des matzoth [pain azyme], alors, il était temps de fuir ce pays. » Les États-Unis, le Brésil, l’Argentine font rêver, ainsi que, pour certains, la Palestine. Keila et Bunem parviennent, non sans mal, à gagner New York, qui sera le lieu d’amères désillusions. En plus de la misère qu’ils y retrouvent, ils éprouvent un malaise profond. Pour Bunem, « tout semblait hostile, étranger ». Ce qui le perturbe, c’est que, dans cette ville, contrairement à Varsovie, il est impossible, par le vêtement et les manières, de classer les individus dans ce qui lui paraît être « une gare de triage » où tout le monde serait en partance. Quant à Keila, qui se sent profondément juive même si elle ignore tout de la tradition, elle souhaiterait, si elle le pouvait, retourner en Pologne. Effarée, elle constate qu’à Manhattan « les Juifs ne sont plus des Juifs. Même les Gentils ne sont pas des Gentils. Tout est si étrange, comme dans un livre de contes. » Égocentrique et prisonnier de ses contradictions, Bunem ne parvient pas à voir en Keila une femme prête à une métamorphose. Il la condamne – et se condamne lui-même – alors qu’un avenir serait possible. Lorsque Solcha, qui s’est évadée d’Arkhangelsk, le retrouve à New York et comprend la situation, elle lui dit : « Bunem, je n’aurais jamais cru que quelqu’un puisse tomber si bas si vite » et ajoute : « J’espère que c’est la dernière fois que nous nous voyons. » Elle fondera sa vie sur le militantisme dans un pays où « le dieu, c’est le dollar ». Bunem, lui, ne sait où se situer et ne voit d’issue que dans le suicide.

Les personnages de Keila la Rouge ne sont pas simplement réduits à des emplois comme dans les contes. En effet, le romanesque s’introduit ici à travers les failles, les hésitations et les angoisses. Max lui-même, personnage satanique par excellence, ne peut se déprendre de ses peurs ni de ses interrogations sur sa sexualité et déplore, dans des moments de lucidité, la vie fangeuse qu’il mène et dont il ne peut plus s’extraire. La noirceur du roman obéit à une logique qu’aucune grâce ne vient enrayer, illustrant puissamment les interrogations de Bunem sur les « silences » de Dieu.

—  Jean-Paul CHAMPSEIX

Écrit par :

  • : professeur agrégé, docteur en lettres modernes, habilité à diriger des recherches en littératures comparées

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Pour citer l’article

Jean-Paul CHAMPSEIX, « KEILA LA ROUGE (I. B. Singer) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 janvier 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/keila-la-rouge-i-b-singer/