JUSTICE SOCIALE

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Origines et fondements d'un débat

La justice dans la cité antique

En rappelant, dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, que « la justice a toujours évoqué les idées d'égalité, de proportion, de compensation », Bergson se soutenait d'une tradition qui prend sa source dans l'Antiquité. La justice dans la cité est, en effet, la préoccupation majeure de Platon. Pour l'auteur de la République, chacun doit, dans la cité, exercer un seul devoir, celui pour lequel la nature l'a le mieux doué. « Exercice par chacun de la tâche qui lui incombe », la justice exclut que l'on se mêle des affaires d'autrui, en confondant les statuts et les fonctions. On retrouve chez Aristote cette représentation de la totalité sociale, harmonieuse et ordonnée, comme indissociable de la justice. Mais Éthique à Nicomaque introduit, à propos de ce que doit être une répartition équilibrée et équitable, raisonnée et raisonnable, fonction du mérite et proportionnée aux valeurs, une série de précisions qui procèdent de la fameuse distinction entre justice distributive, justice corrective et justice commutative.

La justice qui préside à la distribution des honneurs et des richesses se fonde sur une égalité proportionnelle entre les personnes et les biens, non sur une égalité arithmétique, comme dans le cas de la justice corrective. Elle ne peut être que controversée, car la discrimination entre les personnes selon le mérite est une opération politique, l'importance accordée à la naissance, à la vertu, à la richesse différant selon les régimes. La réciprocité (to antipeponthos) qui est au principe de la justice commutative intéresse principalement les transactions économiques et les compensations justes, c'est-à-dire l'échange qui ne requiert pas la présence d'un tiers, juge ou responsable politique.

Une fois posé que le juste nous fait nous conformer aux lois et à l'égalité, tandis que l'injuste nous entraîne dans l'illégalité et l'inégalité ; et opposé ce qui est susceptible, par l'action de l'homme juste, de sauvegarder le bonheur de la communauté politique à la cupidité de l'homme injuste, qui veut posséder plus qu'il ne lui est dû, on aperçoit que la décision de prendre en compte les ambiguïtés associées à la compréhension commune de la justice n'est pas sans conséquences. Aristote envisage « l'ordre de mérite des parties prenantes », mais il observe que l'on ne s'accorde pas communément sur la nature de ce mérite. Aussi bien, après avoir établi que le juste est une proportion, un milieu entre les extrêmes, examine-t-il (E.N., v, 10) les rapports de la justice avec l'équité, pour relever que leurs caractères ne sont pas tout à fait identiques. Ce qui est équitable étant supérieur au juste envisagé en particulier, l'équité apparaît préférable en ce qu'elle est une amélioration du juste selon la loi dont elle corrige l'imparfaite généralité.

On notera qu'à la dépréciation aristotélicienne de la justice s'ajoute une célébration de l'amitié. C'est la philia, englobant l'affection des parents, l'attachement entre amis, la sympathie régnant entre personnes appartenant à divers groupes, qui assure la cohésion de la cité. « L'amitié semble aussi constituer le lien des cités, et les législateurs paraissent y attacher un plus grand prix qu'à la justice même : en effet, la concorde qui paraît bien être un sentiment voisin de l'amitié est ce que recherchent avant tout les législateurs, alors que l'esprit de faction, qui est son ennemi, est ce qu'ils pourchassent avec la plus grande énergie. » (E.N., VIII, 1).

Ce souci de la cohésion sociale s'est marqué à Rome comme en Grèce, avec l'affirmation par Cicéron (De republica, I, 26, 29) que la res populi désignée par l'expression respublica, « chose publique », doit être la « chose » de tout le peuple et non d'une de ses parties. Mais là encore, une fois admis que le populus désignant une association d'individus partageant droits et intérêts, une respublica sans justice est une contradiction dans les termes, les difficultés surgissent, les tensions s'aiguisent entre la justice et l'intérêt personnel. Ce dernier nous presse « d'augmenter nos ressources, de multiplier nos biens [...], de jouir des plaisirs, de devenir riches, d'être des chefs ; [tandis que] la justice, elle, nous apprend à envisager les intérêts du genre humain tout entier, à donner à chacun son dû et à ne pas porter la main sur ce qui appartient aux autres » (Rep., III, 24).

Ces divergences ont conduit Cicéron à tempérer dans les Lois les exigences de la pure justice et de la pure raison afin de les rendre compatibles avec le fonctionnement de la société civile. Il ne déclare pas pour autant que la justice, dépendante de circonstances contingentes, est arbitraire : les normes restent impérativement fixées. La justice étant plus que la légalité, il se tourne finalement vers la conception stoïcienne d'une loi naturelle, originelle et immuable pour chercher le fondement d'une législation juste, en insistant aussi sur l'autorité morale personnelle du « premier citoyen ».

La mutation chrétienne de l'idée de justice

Les Pères latins ont hérité cette conception de la justice humaine comme essentiellement défectueuse ; mais ils lui ont fait subir une mutation radicale, dans le sens d'un recentrement sur Dieu, avec la conversion de la res publica en une communauté chrétienne. Chez Augustin, la justice est la pierre d'angle de la société civile ; et La Cité de Dieu (XIX, 13) reprend la définition cicéronienne de la république comme « multitude humaine rassemblée par une reconnaissance commune du droit et une communauté d'intérêts ». Mais, si les philosophes affirment que la justice est la condition d'une vie sociale saine, ils sont incapables d'en garantir l'effectivité. Bien mieux, la société se caractérise plutôt par l'injustice que par la justice. Aussi Augustin la définit-il de façon pragmatique sans référence à la justice, à la vertu, aux valeurs, comme « ensemble d'être raisonnables unis par leur accord sur ce qu'ils aiment » (De Civ. Dei, XIX, 24). Par la double affirmation du caractère éminemment désirable de la justice humaine et de son impossibilité pratique, la philosophie manifest [...]

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-V-Sorbonne, secrétaire général de L'Année sociologique

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Pour citer l’article

Bernard VALADE, « JUSTICE SOCIALE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/justice-sociale/