SŁOWACKI JULIUSZ (1809-1849)

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Polyvalence du génie

Il y a, indiscutablement, un mystère Słowacki : il résulte de la surabondance des dons, de la richesse d'une personnalité à multiples facettes, d'une réceptivité exceptionnelle qui transforme en poésie tout ce que le poète rencontre et assimile. De 1832 à 1842, le talent de Słowacki semble se développer dans toutes les directions à la fois. L'idylle délicatement désespérée W Szwajcarii (1839, En Suisse) s'explique par le mythe romantique de l'amour impossible ; de même, on n'est pas étonné de retrouver dans Ojciec zadżumionych (1839, Le Père des pestiférés) des tableaux dantesques du malheur humain. La parabole d'Anhelli (1837) est bien plus curieuse : pour exprimer ses espoirs et ses convictions politiques, Słowacki utilise une prose biblique proche de celle de Mickiewicz ou de Lamennais. L'œuvre dramatique est plus variée encore (aucune de ses pièces ne fut représentée de son vivant...). Il se lance dans une suite de chroniques dramatiques consacrées à l'histoire mythique de la Pologne et, s'appuyant sur la comédie shakespearienne, donne Balladyna (1834), conte d'une poésie capricieuse et ironique, fourmillant d'anachronismes plaisants et baigné dans un climat de subtile parodie. Shakespeare encore est utilisé dans un sens tout à fait différent dans Horsztyński (1835), drame sévère d'un Hamlet révolutionnaire, où se trouvent analysés les rapports entre l'individu et l'histoire. Enfin, Lilla Weneda (1839) semble plus proche du modèle du Roi Lear. Presque simultanément, Słowacki écrit une tragédie hugolienne, Mazepa (1839), puis il revient à une veine plus réaliste avec l'un de ses chefs-d'œuvre, Fantazy (1842), comédie où s'entremêlent la satire des mœurs, l'émotion patriotique, des accents révolutionnaires et la critique des attitudes romantiques.

L'unité profonde de l'œuvre de Słowacki doit être recherchée au niveau du style et de l'imagination. Une syntaxe ondoyante enveloppe une très grande richesse métaphorique ; les mêmes images reviennent, chargées de sens nouveaux, travaillées avec le goût du paradoxe ; le ton oscille constamment entre la tendresse et l'ironie, le ravissement et la lucidité ; les glissements subtils du réel au fantastique s'expriment par une musicalité intense du vers. Un long poème à digressions, Beniowski, écrit après le retour de Słowacki à Paris (1838) et partiellement publié en 1841, témoigne de la maîtrise du poète qui semble, à ce moment, avoir trouvé un équilibre intérieur et qui définit son rôle d'intellectuel et de guide de la communauté.

La rencontre d'Andrzej Towiański (1842) déclenche chez Słowacki un réveil mystique qui renouvelle son inspiration. Abandonnant rapidement le « swedenborgisme » vague de son initiateur, Słowacki élabore sa propre doctrine – notamment dans Genezis z ducha (1844, La Genèse par l'esprit). « Tout est créé par l'esprit et pour l'esprit », dit-il ; l'évolution biologique et le cours de l'histoire n'expriment que les transformations d'une force spirituelle qui se connaît, s'enrichit et se purifie par des épreuves successives. La négation et le mal sont ainsi intégrés à la vie de l'esprit qui se dépasse continuellement, ce qui aide à comprendre la radicalisation de l'attitude politique de Słowacki pressentant les événements de 1848 ; « l'esprit » devient carrément révolutionnaire dans Odpowiedź na Psalmy przyszłości... (1848, Réponse aux psaumes de l'avenir...). La révélation mystique ouvre à Słowacki un univers inexploré qui s'étend aussi bien à l'histoire grecque qu'à l'ancienne Égypte, concerne le passé personnel du poète ainsi que l'histoire de son peuple. Plus particulièrement, Słowacki découvre le baroque polonais qui joue pour lui le rôle que les romantiques assignaient habituellement au Moyen Âge. Évoqué d'abord d'une manière poétiquement réaliste dans Złota czaszka (1842, Le Crâne d'or), le baroque sarmate se peuple de rêves cruels et mystérieux dans Sen srebrny Salomei (1843, Le Rêve d'argent de Salomé) pour atteindre son apothéose mystique et patriotique dans Ksiadz Marek (1843, L'Abbé Marc). On y décèle l'influence de Calderon dont Słowacki adapta Le Prince constant (1843).

Publiant peu, écrivant beaucoup, Słowacki semble vivre dans un rêve éveillé, aux limites du réel et de l'imaginaire. Poésie, philosophie, histoire nationale et expérience mystique se rejoignent pour le poète qui, intégrant tous les genres, ne compose en fait qu'une seule gran [...]

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Jón BLONSKI, « SŁOWACKI JULIUSZ - (1809-1849) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/juliusz-slowacki/