BENDA JULIEN (1867-1956)

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Un isolé

Cet aristocrate de nature et de goûts, qui tenait que « le peuple est sot et peut le demeurer », cet intellectuel qui ne pouvait servir qu'un « Dieu aux mains blanches » et n'éprouvait aucune espèce de considération pour le travail manuel, ce bourgeois autoritaire qui avouait pour l'armée, pour l'ordre, un goût en bonne part fondé sur l'esthétique, ce voluptueux qui se sentait si proche par son sensualisme des hommes du xviiie siècle, ce philosophe qui déplorait la fin de l'éternel, ce fixiste intransigeant qui répudiait équitablement la dialectique marxiste et l'intuition bergsonienne, ce rationaliste conscient d'être « inhumain », heureux de l'être, cet anarchiste qui, avec un histrionisme insistant, publiait son refus de « faire chorus », son inaptitude à le faire, et son adhésion au Etiamsi omnes, ego non, s'ingéniait à décourager les amitiés, les complicités, les copinages qui assurent aux gens de lettres le plus sûr de leur réputation, parfois même de leur gloire. Sans gêne, il se reconnaissait dans ces lignes de Lamartine sur Saint-Just : « Son cœur absent ne reprochait rien à sa conscience abstraite, et il mourut odieux et maudit sans se sentir coupable. » Quasi nonagénaire, il obtint pourtant le prix de l'Unanimité, lequel, comme l'indique son nom, ne se décerne qu'à des écrivains sur lesquels s'accordent tous les membres du jury.

Juif hellénisé, Éleuthère n'était pas judaïsant. À la fin du xixe siècle, quand il fréquentait La Revue blanche avant de conclure amitié avec Péguy, il y rencontra une « classe de [...] religionnaires » pour lui haïssable en ceci qu'elle vivait persuadée de sa supériorité de « race », et trouvait naturel « l'asservissement des autres ». Sa raison condamnait le « traditionalisme juif », ce qui lui valut l'antipathie du « sémitisme militant ». Non pas qu'il reniât son ascendance ; il lui plaisait plutôt de retrouver en soi l'accord d'« une petite Juive du Marais parisien, pétulante, écrivassière » (sa mère) et de quelque « Juif du vieil Orient épris d'éternité » (son père). Alors que les Juifs lui reprochaient son éloignement de la synagogue, les nazis surent très bien lui attribuer l'étoile jaune, piller ses livres, ses papiers, ses fiches. Juif alors incontesté, incontestable, et qui retrouva du goût pour ses prophètes.

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur honoraire à l'université de Paris-IV

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  • Jacques LECARME
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Pour citer l’article

 ETIEMBLE, « BENDA JULIEN - (1867-1956) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/julien-benda/