JUDAÏSMEDéfis du temps présent

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Désenchantement et nouveaux commencements

Reconstruction morale et matérielle

La priorité de l'après-guerre devait aller à la reconstruction matérielle et politique d'une Europe ravagée par la guerre qui venait de finir mais déjà divisée par la guerre froide qui commençait. Côté juif, la priorité était la même : la reconstruction et la réinvention de la vie juive dans ses nouveaux cadres géographiques et socioculturels. Reconstruction économique et matérielle du judaïsme européen sur le champ de ruines du génocide ; construction nationale et sociétale dans l'État d'Israël nouvellement créé ; reconstruction spirituelle et morale face à la faillite des démocraties occidentales. Autrement dit, si le désenchantement était profond quant aux promesses de la modernité, les juifs n'en étaient pas moins convaincus de la nécessité de persévérer dans les voies de la modernité, tout en étant pleinement conscients de ses limites et de ses mirages et résolus à exercer la plus grande vigilance.

Suivant de peu la destruction du yiddishland – le monde des shtetl, ces bourgades à forte population juive disséminées dans toute l'Europe centrale et orientale –, le déracinement du judaïsme séfarade de l'Afrique du Nord signait l'arrêt de mort du monde de la tradition, un monde qui, depuis plus d'un siècle déjà, avait connu des fissures profondes dues aux coups de boutoir des émancipations, de la sécularisation, de la colonisation. Ce ne pouvait par conséquent plus être en prenant appui sur la seule tradition que les juifs allaient ré-élaborer les modalités de leur rapport au judaïsme, mais à partir de valeurs, de symboles, de références qui, bien qu'extérieurs à la tradition stricto sensu, allaient contribuer à la renaissance d'une conscience collective juive structurante et mobilisatrice. Est-il nécessaire d'ajouter que cette adaptation au temps et aux lieux a moins été le fait d'un choix mûrement réfléchi que le fruit des circonstances et des évolutions à l'œuvre ? Deux éléments ont joué un rôle mobilisateur dans la reconstruction du judaïsme de l'après-guerre : Israël et la mémoire.

Israël

Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, le sionisme n'était pas parvenu à rallier l'ensemble des juifs à sa cause. Il fallut les circonstances dramatiques de la naissance d'Israël au lendemain du plus grand pogrom que l'histoire juive ait connu pour que convergent vers le jeune État l'admiration et la fierté d'un monde juif, dont une partie émergeait à peine du cauchemar d'Auschwitz et dont une autre se trouvait plongée dans les affres de l'exode et de la réinstallation, conséquences fatales de la décolonisation et du conflit israélo-arabe. Perçue par la majorité des juifs comme un motif de dignité retrouvée, la création de l'État d'Israël agit comme un baume réparateur. Pour ceux, nombreux, qui prenaient leur distance avec la pratique religieuse et/ou la vie communautaire, Israël allait tenir lieu tout à la fois de famille élective, de rite, de synagogue. Il donnait un sens, un contenu, un cadre, au fait d'être juif et de se revendiquer tel. Aussi Israël est-il parvenu à s'imposer dans la vie juive au point d'y occuper une place centrale, manifestations de soutien, collectes, galas de solidarité étant les derniers rituels désormais capables de susciter des mobilisations massives.

Plus de soixante ans après cet événement fondateur, les juifs sont toujours solidaires d'Israël et n'entendent pas transiger sur le principe de son droit à l'existence. En revanche, ils sont plus partagés sur la politique de ses dirigeants, notamment sur la question palestinienne et l'occupation des territoires, et ne se reconnaissent pas nécessairement dans les déclarations de soutien inconditionnel de leurs responsables communautaires. Quant aux jeunes générations, elles n'éprouvent plus envers Israël la ferveur des générations précédentes. Si les juifs établis dans les démocraties occidentales continuent à se sentir concernés par Israël et restent attachés à ce pays par des liens forts – affectifs, familiaux, religieux, historiques, politiques –, l'idéal pionnier des débuts, aujourd'hui incarné par les colons, est loin d'entraîner leur adhésion unanime. Pour preuve de cette prise de distance relative, ni la menace d'un retour de l'antisémitisme ni les exhortations des autorités israéliennes au début des années 2000 ne sont parvenues à les convaincre d'immigrer en nombre vers Israël. Les dernières grosses vagues d'immigration vers Israël des années 1980-1990 sont venues d'ailleurs : de l'ex-bloc soviétique (plus d'un million de personnes) et d'Éthiopie (environ 100 000 personnes).

La mémoire

Si Israël entend incarner le renouveau d'une centralité juive qui avait cessé d'exister depuis près de deux millénaires et s'il renoue avec la dimension territoriale du judaïsme, la mémoire, elle, a moins vocation à jeter des passerelles entre les juifs d'aujourd'hui qu'à retisser les fils entre les juifs et leur passé. Cela étant, les formes qu'emprunte la réappropriation de ce passé juif sont pour le moins paradoxales : elles attestent davantage de l'avancée de l'individualisme et de la sécularisation au sein du monde juif que de la continuité des modes de transmission de la tradition. S'il semble incontestable en effet que le nouvel intérêt manifesté pour tout ce qui est susceptible de « faire mémoire » se veut témoignage et affirmation de la fidélité au judaïsme et à son héritage, il est tout aussi incontestable qu'il passe par des voies autres que celles de la tradition. Historiens, sociologues, observateurs de la vie juive ont depuis longtemps documenté et analysé le relâchement, voire la rupture du lien que les juifs entretenaient avec leur tradition, une tradition que les générations antérieures se transmettaient de pères en fils et de mères en filles, et qu'ils faisaient vivre à travers l'observance des rites, l'étude de la Torah et du Talmud, les gestes de la vie quotidienne. Loin de s'inscrire dans cette continuité, le surinvestissement mémoriel et patrimonial à l'œuvre depuis les années 1970, qui n'est pas propre aux seuls juifs, se donne à voir bien davantage comme une compensation au vide précisément laissé par l'abandon de ces formes traditionnelles de la vie juive. De nos jours, les objets dont s'empare cette mémoire sont le plus souvent des traces, des vestiges dispersés d'un monde qui n'existe plus. Cette exhumation du passé emprunte des canaux d'expression divers : les sciences sociales, notamment les études juives ; la littérature, l'édition ou la réédition de textes anciens ; le théâtre, le cinéma, la télévision, les arts plastiques, la musique, la muséographie. L'architecture tient une pl [...]

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Écrit par :

  • : chargée de recherche au CNRS, membre du Centre d'études interdisciplinaires des faits religieux (CEIFR) à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

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Pour citer l’article

Régine AZRIA, « JUDAÏSME - Défis du temps présent », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/judaisme-defis-du-temps-present/