FICHTE JOHANN GOTTLIEB (1762-1814)

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La seconde philosophie

L'accusation d'athéisme

Si Fichte fut accusé d'athéisme, c'est pour avoir nié l'existence d'un Dieu extérieur à la conscience, comparable à une véritable chose en soi. Le Dieu de Kant conservait aux yeux de Fichte des traces de « chosisme » : n'était-ce point un être extérieur à la conscience et postulé par elle ? Pour l'auteur de la Doctrine de la science, Dieu est non plus une chose, pas même un postulat du devoir ou une hypothèse qui s'y rattache, mais la réalisation de la prescription du devoir, de la moralité dans l'univers. Fichte retourne donc contre ses adversaires l'accusation d'athéisme, leur reprochant de célébrer, à la place de l'idéal, une idole et de fonder la conscience dans une chose. « Leur Dieu, c'est le dispensateur de tout le bonheur et de tout le malheur chez les créatures ; voilà son caractère essentiel. [...] Un Dieu qui doit être le serviteur des désirs est un être méprisable. [...] Ses adorateurs sont, eux, les véritables athées ; ils n'ont absolument pas de Dieu, ils se sont forgé une idole impie. »

En dépit de cette défense brillante et profonde, Fichte sera vaincu. Il dira qu'on a visé non point le philosophe, mais le défenseur de la Révolution française. Le drame de Socrate se répète : « Une fois de plus, Euthyphron aura vaincu Socrate » (L. Brunschvicg). Une lettre de Fichte à Reinhold (1799) permet de voir combien profonde est sa détresse : c'est un homme brisé qui tente de continuer à penser et à philosopher.

Justification et ouvertures nouvelles

Fichte abandonne alors le langage hermétique des Principes, s'efforçant d'atteindre la plus grande clarté. De là, l'écrit de philosophie populaire intitulé : Rapport clair comme le jour au grand public sur l'essence propre de la philosophie la plus récente (Sonnenklarer Bericht an das grössere Publikum, über das eigentliche Wesen der neuesten Philosophie, 1801) ; de là, surtout, la célèbre Destination de l'homme que Hegel critique dans Foi et savoir ; de là, enfin L'Initiation à la vie bienheureuse. De plus, il élabore une nouvelle philosophie première exposée dans les œuvres qui ne sont pas publiées de son vivant : la Doctrine de la science de 1801 et surtout celle de 1804.

Défense de sa propre pensée, La Destination de l'homme manifeste néanmoins de grands changements dans sa philosophie. La méthode dialectique – la théorie des systèmes – est certes conservée, la théorie de la représentation demeure presque identique et les thèmes de l'histoire pragmatique de l'esprit humain sont repris : l'esprit s'élève toujours de l'intuition sensible à la réflexion comme jugement et raison. Enfin Fichte montre, en conclusion, que le monde existe pour nous en vertu d'un acte de foi qui s'enracine dans la raison pratique. Cependant la philosophie des Principes est dépassée. Au-delà du monde des phénomènes, de la « vie empirique dans le temps » s'élève un monde intelligible, en lequel se situent les volontés, qui constituent un monde spirituel dont le monde sensible n'est que le phénomène. Fichte y déclare : « Le monde suprasensible n'est pas un monde futur, il est présent », et il renonce au pathos de l'avenir qui animait sa première philosophie. De même, le lien qui assure la cohésion du monde des esprits est une volonté infinie, qui dépasse la raison humaine finie et dont l'esprit humain n'est que l'émanation. Fichte s'achemine vers la constitution d'une théologie, dont le problème primordial, en 1801 comme en 1804, est de savoir comment la conscience finie peut être conscience (ou savoir) de l'absolu ; le philosophe présentant le nouveau visage de sa philosophie comme un dépassement de ses premières conceptions, il est difficile de parler de rupture. Le monde des phénomènes est ici moins nié que situé ; de même, le moi se situe à présent par rapport à une volonté qui le dépasse et dont il émane, l'absolu dont il n'est que l'image. Sur un point cependant, le changement est flagrant : c'est à propos du temps. Du temps originaire et transcendantal on passe à une conception psychologique, qui l'interprète comme un organe et surtout comme un obstacle, ce qui annonce l'interprétation que Schopenhauer donnera de l'esthétique transcendantale kantienne. Fichte [...]

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Pour citer l’article

Alexis PHILONENKO, « FICHTE JOHANN GOTTLIEB - (1762-1814) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/johann-gottlieb-fichte/