CHARYN JEROME (1937- )

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Masques et travestissements

De ce « vide » originel, Charyn a fait un plein tumultueux. Il s’est, depuis son premier roman Il était une fois un droshky (Once upon a Droshky, 1964), essayé à de nombreux genres. Outre ses romans policiers – même s’il ne se reconnaît pas vraiment dans cette étiquette –, il a publié des ouvrages autobiographiques, un livre sur Hemingway et un autre sur Emily Dickinson. Il est également l’auteur d’essais sur le ping-pong (sport dans lequel il excelle), le cinéma, New York et de nombreuses bandes dessinées, notamment, en collaboration avec le dessinateur François Boucq. Il a également travaillé pour le théâtre et la télévision. On ne résumera pas ses intrigues, complexes, grouillantes de sous-intrigues, multipliant les revirements. La question de la vérité et celle du pouvoir y sont centrales, mais sans n’être jamais résolues. Dans l’univers fictionnel de Charyn, rien ne se stabilise définitivement. Ses récits mettent en jeu des luttes de territoire – mais celles-ci sont toujours à recommencer –, des textes ou des événements à déchiffrer – mais le sens ne cesse d’échapper – et des ruptures de filiation à réparer – mais l’origine, toujours, s’esquive. Certes, le passé n’a de cesse de revenir. Isaac Sidel, rongé par son ténia, tétant sa bouteille de lait, n’en finit pas de rejouer une enfance orpheline, et les évadés de cet orphelinat sont légion dans les romans. Dans Frog (1988), le fourreur, figure du père, fait son retour sous les traits d’un tailleur, dont les patrons secrets font l’émerveillement des clients. Mais le fourreur est aussi un faussaire et un illusionniste : ses défroques sont autant de costumes d’acteurs. La figure de la mère, elle, revient sous les traits de Magda, Margaret ou Anastasia Tolstoï. Sortie des catacombes d’Odessa en 1942, elle refait surface sous d’autres visages. Elle aussi maîtrise l’art de la métamorphose. Dans ce roman, le tueur Sidney Holden « part buter un mec et hérite d’une fille ». Mais la filiation renouée ouvre sur le mystère et l’innommable. On retrouve ici la thématique hébraïque de l’origine cachée : la fille balbutie une langue inouïe, langue de pure liberté (Frog) : « une langue qu’il ne comprenait pas, ni l’espagnol, ni l’anglais, ni un mélange des deux, mais une sorte de chuchotement, un sifflement ininterrompu où se perdaient les syllabes. Une langue qu’un homme ou un dieu aurait pu utiliser pour tromper ses geôliers. » Chez Charyn, le vertigineux chassé-croisé des personnages et des identités semble renvoyer à une vérité centrale autour de laquelle s’affolent et tournoient les mots, les figures, les signes. Cependant, cette vérité originelle se dérobe, que ce soit pour des raisons historiques (la rupture de l’émigration, le drame de la Shoah) ou herméneutiques (l’inaccessibilité de la parole divine). Il reste alors – la fiction de Charyn le démontre – le pouvoir fabuleux de la fiction, de la contrefaçon, le plaisir du rythme et les avatars du merveilleux.

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Yves-Charles GRANDJEAT, « CHARYN JEROME (1937- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jerome-charyn/