SARTRE JEAN-PAUL

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Une philosophie de la liberté

La philosophie de Jean-Paul Sartre est une philosophie de la subjectivité ou de la conscience. Contre cet attachement à la subjectivité s'édifièrent les structuralismes ; désormais, il ne s'agirait plus de donner à voir l'être-au-monde d'un sujet, mais de systématiser les constantes différenciées autour desquelles se forme le groupe humain : habitus et champs pour le sociologue, chaînes signifiantes pour le psychanalyste, lois du langage pour le linguiste, structures de la parenté pour l'ethnologue. Une fois accompli ce renversement, une fois Sartre dépossédé de la longue hégémonie qu'il avait exercée sur la scène culturelle, cette « subjectivité » fut déformée, diabolisée : cartésianisme attardé, monadisme suranné, anarchisme individualiste. Et l'accès à l'existentialisme fut bouché par les brumes épaisses d'une doxa antisartrienne.

L'intentionnalité

C'est de cette doxa qu'il faut se défaire, pour tenter de restituer à la fraîcheur de son invention la pensée de Sartre. De quelle « subjectivité » s'agit-il de faire la philosophie ? La première « obédience » de Sartre fut husserlienne, mais se révéla d'emblée contestataire et déviante. De la phénoménologie, Sartre a retenu, avec un émerveillement jamais démenti, la notion d'intentionnalité : enfin, on pouvait penser une subjectivité qui ne soit plus, comme dans les idéalismes, une substance autosuffisante, une transparence autarcique ; qui ne soit pas davantage, comme c'est le cas du point de vue d'un objectivisme scientiste, un fatras d'illusions imaginatives ; ni les nœuds complexes d'une intériorité qu'il s'agirait d'élucider par introspection psychologique. Désormais, la conscience, ouverte à tous les vents, est jetée sur la grand-route, parmi les choses. Ce qui est à penser, ce ne sont plus les « arrière-mondes », mais ce qui se donne à fleur de peau, ou l'apparaître de ce qui apparaît. Le vieux partage s'effondre, qui opposait l'apparence illusoire au ciel des idées, seul siège de la vérité. Et c'est cette révolution, pas moins, qui s'exprime dans le concept d'intentionnalité. « À l'axiome de Descartes selon lequel « il n'est de réalité donnée que pour la conscience », le génie de Husserl avait ajouté : « Toute conscience est conscience de quelque chose ». » Reste que, dès sa première œuvre philosophique, La Transcendance de l'ego (1936), Sartre marque les limites de la phénoménologie husserlienne autant qu'il en exalte l'originalité. Il y déplore en effet que Husserl, qui, dans les Recherches logiques, avait fait tomber sous le coup de l'épochê – suspension des savoirs constitués touchant l'existence du monde, et donc de tout jugement concernant celle-ci – le « moi » psycho-physique, n'ait pas compris que le « je » devait lui aussi être soumis à une telle tréduction ; il soutient qu'il est superflu de donner à la conscience ranscendantale la figure personnelle du je, et que les Ideen, parce qu'elles vont dans cette direction – notamment dans leur rapprochement avec la notion kantienne d'« idée » –, constituent une régression vers une manière classique de philosopher.

Jean-Paul Sartre

Photographie : Jean-Paul Sartre

Philosophe, romancier, dramaturge, publiciste, Jean-Paul Sartre (1905-1980) fraye, dans le contre-courant du marxisme et de la psychanalyse, un chemin tortueux d'où il ressort que la liberté est encore opérante, que l'existence est une tâche et que l'homme choisit toujours sa vie. Portrait de... 

Crédits : AKG-Images

Afficher

Si le je doit être évacué, c'est qu'il n'est que le produit de la réflexion, elle-même toujours seconde ou dérivée. C'est réflexivement que je me peuple de ces « habitants » qui sont la texture de mon je, par exemple mes « états » (si j'ai une répulsion pour untel, c'est que je le déteste – ma haine pour lui est un état), ou mes « qualités » (si je hais untel, c'est que je suis misanthrope – la misanthropie qualifie ma personne). Vidée de tous ses habitants, la conscience devient un champ transcendantal impersonnel et irréfléchi, unifié seulement par les objets eux-mêmes. Sartre ne démordra jamais de cette découverte, que, plus tard, dans Saint Genet comédien et martyr (1952), il condensera dans une formule scintillante : « Il n'est permis à personne de dire ces simples mots : je suis moi. Les meilleurs, les plus libres peuvent dire : j'existe. C'est déjà trop. »

Image et émotion

Donc, une conscience irréfléchie, tout entière tournée vers le monde, étrangement oublieuse de cet ancrage dans soi qui fait l'habituelle consistance du cogito. Cette « vacuolisation » que Sartre fait inauguralement subir à la conscience, loin de la laisser exsangue et paralysée, va de pair avec l'affirmation de son irrépressible spontanéité. C'est ce qu'il s'attache à montrer dans ses trois ouvrages ultérieurs, également d'inspiration phénoménologique : L'Imagination (1936), Esquisse d'une théorie des émotions (1939) et L'Imaginaire (1940). Il y prend à contre-pied les interprétations habituelles de l'image et de l'émotion, qui en font des dimensions de la vie psychique ne laissant que peu de place à une intervention spécifique et autonome de la conscience. Dans la tradition, l'image n'a pas de consistance propre : chez Descartes, assimilée aux sensations dont elle est issue, elle est juste bonne à préparer la conversion par quoi la présence des choses se révèle le fruit de nos jugements ; chez Leibniz, elle est un niveau de perception confuse de ce qui doit être amené à aperception claire ; et dans l'associationnisme de Hume où, toute essentialité abandonnée, elle règne sans partage, sa généralisation même fait obstacle à sa consistance différentielle : il n'y a plus rien par rapport à quoi elle puisse se différencier. L'inconsistance de l'image dans ces métaphysiques (et, d'après Sartre, jusque dans la modernité) tient à ce qu'elle soit comprise comme un « objet mental », ou comme un objet dans la conscience – au même titre du reste que la perception, la sensation, ou le concept, dont elle ne peut plus alors différer que quantitativement, par exemple par son moindre degré de réalité. Pourtant, contre toutes les théories qui réduisent l'image à une forme dégradée de la perception, n'avons-nous pas l'évidence vécue de sa spécificité, qui est d'avoir constitutivement affaire au néant ? J'imagine dans l'absence de ce que j'imagine. Ce néant qui est au cœur de l'image, je le manque forcément dès que je fais d'elle un « objet » – le terme d'objet impliquant au contraire solidité et plénitude. La seule façon de saisir l'image dans son néant caractéristique consiste à la voir non plus comme objet dans la conscience, mais comme objet visé par la conscience, selon l'orientation-ve [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 14 pages

Médias de l’article

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre
Crédits : Keystone/ Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Jean-Paul Sartre

Jean-Paul Sartre
Crédits : AKG-Images

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle
  • : maître de recherche au Fonds national de la recherche scientifique de Belgique

Classification

Autres références

«  SARTRE JEAN-PAUL (1905-1980)  » est également traité dans :

SARTRE JEAN-PAUL - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Florence BRAUNSTEIN
  •  • 535 mots

21 juin 1905 Naissance, à Paris, de Jean-Paul Sartre.1906 Mort de son père, Jean-Baptiste Sartre.1914-1918 Première Guerre mondiale.1915 Sartre entre au lycée Henri-IV.1924 Entre à l'École normale supérieure, avec […] Lire la suite

L'ÊTRE ET LE NÉANT, Jean-Paul Sartre - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 768 mots
  •  • 1 média

C'est durant la « drôle de guerre » que Jean-Paul Sartre (1905-1980) élabore cette somme d'« ontologie phénoménologique » qui paraît en 1943 sous le titre de L'Être et le Néant. Essai d'ontologie phénoménologique, donnant à l' […] Lire la suite

HUIS CLOS, Jean-Paul Sartre - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Guy BELZANE
  •  • 1 096 mots
  •  • 1 média

Deuxième pièce écrite par Jean-Paul Sartre (1905-1980), Huis clos fut représenté pour la première fois au théâtre du Vieux-Colombier à Paris, le 27 mai 1944, avant d'être publié chez Gallimard l'année suivante. Après Les Mouches (1943), parabole sur la […] Lire la suite

LES MOTS, Jean-Paul Sartre - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 823 mots
  •  • 1 média

Cent fois remis sur le métier, entre 1953 et leur parution en 1964, Les Mots sont un témoignage exceptionnel du débat, voire des combats, menés par Jean-Paul Sartre (1905-1980) avec son époque, son milieu et lui-même. Un livre inclassable, qu'on réduirait en le rangeant dans la catégorie des autobiographies. Même si le ton en est fort diffé […] Lire la suite

LA NAUSÉE, Jean-Paul Sartre - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 957 mots
  •  • 2 médias

Dans La Force de l'âge, Simone de Beauvoir, à qui est dédié le livre, écrit que Sartre avait voulu avec La Nausée « exprimer sous forme littéraire des vérités et des sentiments métaphysiques ». Difficile projet qui aurait pu donner un roman à thèse, un plaidoyer déguisé en récit afin de faire passer des « id […] Lire la suite

QU'EST-CE QUE LA LITTÉRATURE ? Jean-Paul Sartre - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Guy BELZANE
  •  • 1 130 mots
  •  • 1 média

Avant d'être publié en un volume autonome, Qu'est-ce que la littérature ? a paru en 1947 dans Les Temps modernes, repris l'année suivante dans Situations II, précédé de deux autres articles : « Présentation des Temps modernes », manifeste de la revue créée par Jean-Paul Sartre (1905-1980) en 1945, et « La Nationalisati […] Lire la suite

LA RECHERCHE DE L'ABSOLU, SITUATIONS III, Jean-Paul Sartre - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Marianne JAKOBI
  •  • 1 057 mots
  •  • 1 média

En janvier 1948 paraît simultanément à New York et à Paris La Recherche de l'absolu de Sartre (1905-1980). Cet essai a valeur de manifeste et illustre magistralement la position de l'écrivain-philosophe vis-à-vis des artistes. À New York, le texte de Sartre figure dans le catalogue de l'exposition organisée à la Pierre Matisse Gallery : […] Lire la suite

AFFECTIVITÉ

  • Écrit par 
  • Marc RICHIR
  •  • 12 253 mots

Dans le chapitre « La disjonction de l'affectivité et de la subjectivité : Heidegger »  : […] Ce n'est pas le lieu, ici, de redéployer toute la problématique, difficile par sa subtilité et par sa nouveauté, d' Être et Temps . Rappelons que, au lieu de caractériser l'homme par la subjectivité ou la conscience – ce qui sous-tend toujours, par l'autonomie de ce que ces concepts sont censés désigner, l'équivoque d'un être qui pourrait être tout autant hors du monde qu'être dans le monde ou au […] Lire la suite

ANGOISSE EXISTENTIELLE

  • Écrit par 
  • Jean BRUN
  •  • 2 548 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Angoisse et société »  : […] Toutefois cette « maladie » ne serait-elle pas la traduction subjective d'un déséquilibre d'essence sociale ? Y a-t-il une angoisse de la conscience, ou seulement des conditions extérieures angoissantes qui, comme telles, doivent être supprimées par une révolution économico-sociale ? Faut-il parler, de façon plus ou moins implicite, d'un « malheur de la conscience » ou y a-t-il simplement des cons […] Lire la suite

ANTHROPOLOGIE

  • Écrit par 
  • Élisabeth COPET-ROUGIER, 
  • Christian GHASARIAN
  •  • 16 099 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'apport de Lévi-Strauss »  : […] Il n'y a pas d'antinomie entre l'anthropologie structurale et l'anthropologie sociale. La première fut d'abord une méthode qui en vint à développer de telles implications théoriques qu'elle visa à rassembler les sciences humaines dans une science globale de la communication, dans une sémiologie où l'analyse structurale de la parenté et des mythes s'intégrerait en un de ses lieux, l'anthropologie […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

21 février 1981 France. Cessation de parution de « Libération »

« Libé », lancé en 1973 sous le parrainage de Jean-Paul Sartre, avait marqué la décennie par sa manière originale d'aborder l'actualité et par son vocabulaire... libéré. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jacques LECARME, Juliette SIMONT, « SARTRE JEAN-PAUL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-paul-sartre/