LE CLÉZIO JEAN-MARIE-GUSTAVE (1940- )

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Une certaine forme d'absence

D'ascendance anglaise par son père et bretonne par sa mère, J.-M.-G. Le Clézio partage ses études secondaires et supérieures entre la côte méditerranéenne, à Nice, où il naquit en 1940, et les rivages de l'Angleterre, à Bristol. Depuis son prix Renaudot, qu'il obtint à vingt-trois ans, il poursuit une carrière littéraire dont l'étonnante régularité s'inscrit en marge des courants et des modes. Quant aux influences, elles sont difficiles à cerner. Passé Le Procès-verbal, l'œuvre oublie les voies du Nouveau Roman. Et si elle reste plus fidèle à une certaine tradition fantastique et visionnaire, c'est sans rien devoir vraiment au rire mordant de Lautréamont ni au surréalisme de William Blake.

À la vérité, l'invention de Le Clézio paraissait d'abord sans précédent. Mais, après les grands romans glacés des premières années, on a mieux vu se dessiner des versants, des thèmes privilégiés, et du même coup se révéler des héritages. Aujourd'hui, face au paysage que compose l'univers le clézien, on reconnaît au moins trois grands axes d'orientation : une exceptionnelle sensibilité aux choses ; une relation privilégiée au monde amérindien ; enfin, et sur le plan de l'écriture cette fois, un progressif retour à des formes narratives conventionnelles. Trois traits qu'on doit d'ailleurs éviter aussitôt de distinguer trop nettement, tant ils paraissent profondément liés en une unique et constante appréhension du fait romanesque.

Tous les romans de Le Clézio mettent en scène une certaine forme d'absence. Terra amata, par exemple, s'ouvre sur une puissante évocation de la terre, du soleil, de la vie animale et végétale, d'où l'homme est exclu. Dans L'Extase matérielle, c'est le gonflement de la vie « quand je n'étais pas né » qui fournit à la rêverie le premier objet de son émerveillement. Quant aux Voyages de l'autre côté, ils s'achèvent dans ces terres où « il n'y avait pas d'herbes, pas d'arbres, pas d'hommes, rien ». À l'horizon du texte se dresse cette vision élémentaire d'où tout part et où tout retourne inéluctablement, ce « désert » auquel un grand roman, sous ce titre, consacre un hymne véritable. Là, rien n'a de signification. Tout s'abolit, jusqu'à la distinction des genres et des formes ; mais, là aussi, le roman prend sa source en même temps que l'essai : l'un et l'autre s'y confondent : « Il y a cette étendue déserte, et belle, cette étendue libre. C'est là que naît le langage, simplement, comme un phénomène du ciel. Il se déroule et enveloppe la terre, et nous sentons passer son onde froide » (Vers les icebergs). Mais, remontant jusqu'à cette origine absolue du paysage et du phantasme, l'écriture découvre que les mots eux-mêmes n'y ont aucune place. « C'était hors des sentiments, loin des mots douteux du langage, loin des signes affolés de l'écriture. » Actes sans origine ni destination, acteurs sans conscience et sans destin sont les termes d'un drame de vents, d'herbes, de terres et de lumière où les seules modifications résultent de l'usure géologique et des variations climatiques.

Ce drame élémentaire admet pourtant d'autres acteurs. Ainsi Adam Pollo, dans Le Procès-verbal. Homme des commencements, comme son prénom l'indique, Adam Pollo sait être objet parmi les objets, prêt à se fondre dans l'éclatement et l'absorption universelle des matières. Comme le Jeune Homme Hogan, dans Le Livre des fuites, ou Chancelade, dans Terra amata, il représente une sorte de « conscience flottante ». Tous, en effet, enregistrent chaque ébranlement du monde le plus proche avec une précision d'halluciné. C'est par leur connivence privilégiée avec les manifestations de la matière que ces héros connaissent de façon si intense le sentiment d'une vie qui nous échappe et, parallèlement, l'insignifiance de celle qui nous est chère. Sans cesse ballottés sur un flot de formes, de couleurs, de sons et de consistances, ils se heurtent à une double postulation : l'une vers l'« infiniment moyen » de la quotidienneté selon Le Clézio ; l'autre vers le fourmillement profond du monde.

Car « le monde est vivant ». « Dans les arbustes, dans les grottes, dans le fouillis inextricable des plantes, il chante, avec la lumière ou avec l'ombre, il vit d'une vie explosive. » Dès lors, écrire, pour Le Clézio, c'est étirer dans le temps et dans l'espace, c'est agrandir, c'est animer cette attention patiente à la surface de ce qui nous entoure et nous enveloppe. Pas question de comprendre ! Il importe seulement de saisir par les mots ce qu [...]

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  • : agrégé de lettres, docteur ès lettres, ancien élève de l'École normale supérieure, maître de conférences à l'université Stendhal, Grenoble

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Pour citer l’article

Christian DOUMET, « LE CLÉZIO JEAN-MARIE-GUSTAVE (1940- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-marie-gustave-le-clezio/