BODIN JEAN (1529-1596)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Philosophie générale

La philosophie générale de Jean Bodin s'est exprimée dans un certain nombre d'ouvrages dont la lecture importe beaucoup à la compréhension approfondie de sa pensée politique. Son effort de rationalisation trouve sa discipline dans l'histoire, dans la mesure où, comme le disait Auguste Comte, une fois la sociologie créée, l'esprit des sciences humaines doit devenir prépondérant dans l'explication de tous les phénomènes. Considéré sous cet angle, l'ensemble du savoir humain se décompose en trois disciplines fondamentales :

– L'histoire religieuse, à savoir l'exposition des raisons pour lesquelles Dieu a créé le monde et communiqué aux hommes par les diverses révélations les moyens requis pour l'honorer religieusement et pour collaborer aux desseins de la Providence ;

– L'histoire naturelle étudiera l'évolution de l'univers créé, démontrera sa finitude, exprimera la structure fondamentale des choses et des êtres, généralement liée au nom hébreu que Jéhovah leur imposa au cours de la Genèse : on aboutit ainsi à une physique non seulement finalisée, mais sacralisée, exposée avec toute l'ampleur nécessaire dans ce livre étonnant et trop peu connu, l'Amphithéâtre de la nature (1595) ;

– Enfin l'histoire humaine analyse dans le même esprit la structure et le développement des institutions politiques, où s'exprime le plus nettement le rôle que joue l'homme dans ce que l'on a appelé la création continuée.

La Méthode de l'histoire (1566) annonçait ce projet grandiose (à la fin du chapitre iii) ; les derniers chapitres sur la fin du monde posent les fondements de l'histoire naturelle, dont le champ devait être exploré sous la forme d'une explication intégrale donnée par le mystagogue dans l'Amphitheatrum naturae. Cette partie de la doctrine aboutit donc dans l'esprit de l'auteur à une synthèse parfaite et entièrement positive, dont les fondements correspondent à la science sacrée contenue dans les Écritures. On peut, d'autre part, considérer la trop célèbre Démonomanie (1580) comme un essai de trait d'union entre l'histoire naturelle et l'histoire divine, une espèce de négatif de leur nécessaire synthèse.

L'apport personnel de Jean Bodin réside dans une synthèse de l'histoire humaine, amorcée déjà longuement dans La Méthode de l'histoire et portée à son plein épanouissement dans La République (1576). Jean Bodin y a envisagé la conduite à tenir pour un chef d'État désireux de gouverner son pays à la fois d'après sa constitution naturelle (cadre géographique, données historiques et économiques) et les vues manifestes de la Providence. Dans la mesure où l'histoire humaine est logiquement la dernière, on peut dire que la tentative a pleinement réussi : aussi La République se termine-t-elle par un hymne platonicien à la justice divine. En gouvernant sagement son royaume, le monarque authentique parvient à ranger chacun à sa place et à réaliser dans la cité humaine cette proportion harmonique qui reste la marque imprimée par Dieu à son univers.

Malheureusement, l'histoire religieuse, première en droit et en dignité, n'a pas su déboucher sur des conclusions positives, et c'est le drame du xvie siècle. La réforme révolutionnaire et centrifuge, la réforme interne de l'Église n'ont abouti qu'à lui faire perdre cette universalité, gage et schéma de sa transcendance. Les divisions entre chrétiens ont permis à la libre pensée, alimentée par les progrès de la science positive, de développer toute sa puissance dissolvante. Entre le fidéisme des uns et le scepticisme des autres fleurissent de nombreux ésotérismes plus ou moins apparentés à la kabbale et nourris par tous les microbes de l'Antiquité classique, du fuligineux Moyen Âge et de la trouble Renaissance. L'historien objectif que demeure Bodin, même lorsqu'il paraît divaguer, ne peut que dresser ce constat d'impuissance. C'est le sens authentique du célèbre Colloquium Heptaplomeres qui est une véritable représentation dramatique de ce désaccord généralisé. Les sept sages représentant les diverses options religieuses ou rationalistes de l'époque, après avoir confronté leurs dogmes fondamentaux, ne peuvent que constater leur entier désaccord et s'inciter à une mutuelle tolérance. Quant à sa religion personnelle, Jean Bodin, alors jeune carme angevin lâché dans la jungle parisienne, semble s'être laissé embarquer dans tous les progressismes de l'époque. Le fait d'avoir frôlé le bûcher, d'abord avec les intégristes parisiens, puis avec les sectaires de Genève, paraît l'avoir conduit à afficher extérieurement un prudent fidéisme, tandis que sa croyance intérieure s'approfondissait et se simplifiait à la fois, sous l'influence de plus en plus sensible de la pensée hébraïque.

On voit que l'indiscutable platonisme de Jean Bodin n'est pas, comme celui de tant d'idéalistes florentins, un optimisme facile et a priori, mais un engagement total, d'où ne furent absents ni le courage de l'esprit, ni la prudence de l'action.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 8 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  BODIN JEAN (1529-1596)  » est également traité dans :

CULTURE - Culture et civilisation

  • Écrit par 
  • Pierre KAUFMANN
  •  • 14 334 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Civilité et relativité culturelle. Le pacte social »  : […] De la notion de « civilité », héritière de la « vie civile » de Dante, Niedermann a recueilli et discuté quelques emplois chez Érasme, Amyot, saint François de Sales, Calvin, Montaigne, Kepler enfin. En référence à Dante un fait domine : au modèle théologique du De monarchia a succédé un modèle proprement politique. Érasme songe apparemment à Machiavel, lorsqu'il écrit dans son Institutio princip […] Lire la suite

DÉMOGRAPHIE

  • Écrit par 
  • Hervé LE BRAS
  •  • 8 952 mots

La définition de la démographie, simple et universellement admise, est l'étude scientifique des populations. Cette définition entraîne immédiatement les quatre questions qui vont être abordées dans cet article : qu'est-ce qu'une population ? en quoi consiste l'étude « scientifique » des populations ? dans quelle mesure l'évolution des populations est-elle la cause et dans quelle mesure est-elle la […] Lire la suite

ÉTAT

  • Écrit par 
  • Olivier BEAUD
  •  • 6 344 mots

Dans le chapitre « Un concept né en Europe »  : […] Même s'il s'est universalisé, l'État est un concept profondément européen ; de très nombreux travaux ont démontré qu'il est le produit d'une histoire particulière. Les recherches d'historiens tels que Joseph Strayer (1904-1987) ont révélé les origines médiévales de l'État (expansion du commerce, de la guerre et de l'impôt, etc.). Elles ont permis également d'étudier les différents acteurs qui ont […] Lire la suite

INFLATION

  • Écrit par 
  • Jacques LE CACHEUX
  •  • 8 605 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « Les théories économiques de l'inflation »  : […] Les observateurs de la vie économique et sociale ont, très tôt, identifié les liens entre monnaie et inflation. Au xvi e  siècle, des penseurs européens, tels que Jean Bodin (1530-1596) en France, soulignent la responsabilité de l'afflux de métaux précieux, notamment d'argent, en provenance des nouvelles colonies américaines, via l'Espagne et le Portugal, dans l'envolée des prix que subit l'Eu […] Lire la suite

MACHIAVEL (1469-1527)

  • Écrit par 
  • Jean-François DUVERNOY
  •  • 6 688 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Limites »  : […] Dépassée : la grille interprétative qui sous-tend le discours machiavélien est évidemment antérieure à l'apparition de la « science politique » et des sciences humaines en général ; nous entendons de moins en moins les réalités auxquelles nous renvoient fortuna et virtù . Tous les efforts de l'intelligibilité que nous appelons « classique » sont diamétralement opposés à l'affirmation machiavélie […] Lire la suite

MERCANTILISME

  • Écrit par 
  • François ETNER
  •  • 6 591 mots

Dans le chapitre « Les différents genres littéraires »  : […] Avant l'heure des traités économiques généraux, les analyses économiques appartiennent à deux genres littéraires assez spécifiques. Les marchands anglais, mais pas seulement eux, s'en tiennent le plus souvent à une question particulière qui motive leur intervention : par exemple, faut-il en 1692 refondre les monnaies abîmées par l'usage, et avec quelle teneur en métal fin ? L'autre genre est plus […] Lire la suite

MONNAIE - Théorie économique de la monnaie

  • Écrit par 
  • Patrick VILLIEU
  •  • 7 465 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Les trois fonctions de la monnaie »  : […] La monnaie remplit trois fonctions, qui, simultanément, la définissent : unité de compte, intermédiaire général des échanges et réserve de valeur. Pour échanger entre eux, les agents ont d'abord besoin d'une évaluation commune : c'est la fonction d'unité de compte. Celle-ci va bien au-delà de la simple question technique du numéraire, de l'unité de mesure au sens strict (euro, franc, unité de con […] Lire la suite

POLITIQUE - Le pouvoir politique

  • Écrit par 
  • Jean William LAPIERRE
  •  • 7 276 mots

Dans le chapitre « Formes du pouvoir politique »  : […] Si l'on en croit certains auteurs, il n'y a pas de relation proprement politique entre des hommes sans que les gouvernants soient distincts des gouvernés et qu'une organisation sociale, si rudimentaire soit-elle, soit spécialisée dans la fonction de décider, régler, commander. Ainsi Pierre Duclos considère qu'une société est « politifiée » dans la mesure où elle comporte « une organisation spécial […] Lire la suite

SCIENCES SOCIALES PRÉHISTOIRE DES

  • Écrit par 
  • Bernard-Pierre LÉCUYER
  •  • 17 535 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Les débuts de la statistique quantitative »  : […] La plupart des auteurs cités plus haut se contentent de décrire, sans faire appel à des données chiffrées. Tout autre est l'optique, à cette même époque, des protagonistes et théoriciens du dénombrement qui, avec Guichardin, invoquent l'exemple romain et ont pour nom Froumenteau, Bodin , Montand, Montchrestien. L'historien florentin Guichardin, auteur de l' Histoire d'Italie écrite entre 1537 et […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Pierre MESNARD, « BODIN JEAN - (1529-1596) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-bodin/