JE SUIS FASSBINDER (mise en scène S. Nordey et F. Richter)

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Un spectacle-manifeste

C’est ce théâtre qu’il a décidé d’illustrer dès sa première création avec un spectacle aux allures de manifeste, aussi vivifiant que détonant : Je suis Fassbinder, de l’Allemand Falk Richter, son auteur complice depuis près de dix ans. Créé en mars 2016, le spectacle a par la suite été repris au Théâtre de la Colline, à Paris. Son titre (qui fait aussi ouvertement référence au « Je suis Charlie », surgi au lendemain de l’attentat contre l’hebdomadaire satirique, en janvier 2015), pourrait prêter à confusion : trente-quatre ans après sa mort (à l’âge de trente-sept ans),  ne s’agirait-il là que d’un hommage à Rainer Werner Fassbinder qui, s’il marqua fortement les esprits, suscita également une forte hostilité ?

Je suis Fassbinder, S. Nordey et F. Richter

Photographie : Je suis Fassbinder, S. Nordey et F. Richter

La pièce Je suis Fassbinder n'est en aucun cas un hommage au cinéaste allemand. Dans une oscillation constante entre ce que fut son passé et ce qu'est notre présent, le spectacle cherche plutôt, comme l'explique Falk Richter, à faire émerger « un personnage qui correspondra à ce qu'on... 

Crédits : Elizabeth Carecchio

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Il est vrai que le public français est peut-être moins sensible à la dimension subversive et fortement politique d’un créateur qui, à l’image d’un Pasolini (auteur de prédilection de Nordey), montra une créativité bouillonnante : tout à la fois auteur, acteur, metteur en scène d’une vingtaine de pièces, d’une quarantaine de films et de téléfilms réalisés en seize ans d’un parcours météorique placé sous le signe de la transgression et de la description de la cruauté qui lie les rapports interhumains. Sur scène, cependant, Stanislas Nordey ne se contente pas d’interpréter un double de Fassbinder, et joue au contraire habilement de la distance – par moments ne se fait-il appeler, non « Rainer », mais « Stan » comme Stanislas, tout comme Laurent Sauvage, qui joue la mère de Fassbinder, est nommé, tour à tour, « maman » et « Laurent » ? Sans doute, la vie et l’œuvre mêlées de Fassbinder constituent bien le matériau de départ de la pièce. Les spectateurs peuvent le voir tel qu’en lui-même, en images, démultiplié en vidéos et en photos. Ses portraits jonchent le sol. Des fragments de ses pièces, comme Gouttes dans l’océan, sont repris, des extraits de ses films sont cités, projetés (L’Année des treize lunes, Le Marchand des quatre saisons, Prenez garde à la sainte putain, Les Larmes amères de Petra von Kant).

Il n’empêche. L’ambition est autre : il s’agit de retrouver, avec la même acuité, le regard sans complaisance que cet « épouvantail à bourgeois »  porta sur la décennie 1970-1980 et ses arrière-plans, pour l’appliquer à notre société. Une société, qui, pour Richter et Nordey, se révèle, en Allemagne comme en France et dans toute l’Europe, plus que jamais en perte de vitesse et de repères. Le terrorisme de la bande à Baader ou d’Action directe a fait place à celui de Daech et des djihadistes. Le rejet de l’« autre » est partout, le fascisme ordinaire que décrivait Fassbinder plus insidieux que jamais. Ce climat délétère ne se limite pas à l’espace public. Il pénètre l’intime, corrompt les relations amoureuses, chacun craignant de voir s’instaurer un échange inégal où l’un tendrait à vouloir dominer l’autre, l’absorber, l’anéantir. La méfiance et l’individualisme règnent en maîtres. Et, par là même, la solitude. Hier et maintenant entrent en résonance.

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Écrit par :

  • : journaliste, responsable de la rubrique théâtrale à La Croix

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Pour citer l’article

Didier MÉREUZE, « JE SUIS FASSBINDER (mise en scène S. Nordey et F. Richter) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/je-suis-fassbinder/