JARDINSEsthétique et philosophie

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Les principes du jardin et de la philosophie

Toutefois, ces rapprochements entre jardin, esthétique et philosophie ne demeurent pas sans lendemain. De René Descartes, on retient l'espoir que, grâce à la mécanique, les hommes fabriqueront des machines qui les rendront « comme maîtres et possesseurs de la nature ». On déduit de cette « sixième partie » du Discours de la méthode (1637) que ce philosophe asservit la nature sans se soucier des conséquences d'une telle désacralisation. Cette interprétation oublie que le « maître » n'est pas un dominus traitant la nature en esclave puisque la mécanique a pour fin de reproduire, par l'artifice d'une machine, des mouvements naturels ; elle néglige que si la nature est désacralisée, l'œuvre cartésienne témoigne d'une esthétique proche des jardins du xviie siècle.

Dans son Discours de la méthode, Descartes explique que fonder sa philosophie sur des principes clairs et évidents est plus aisé qu'amender celle des autres. Il prend alors l'exemple d'une ville dont les bâtiments, tracés par un seul architecte, sont plus « beaux et mieux ordonnés » que ceux, « mal compassés », que l'on tente de raccommoder. Or ces critères esthétiques tirés de l'architecture – la clarté, l'ordre, le passage par le compas des plans, c'est-à-dire la connaissance de géométrie –, ressemblent à ceux que Jacques Boyceau de La Barauderie expose à la même époque. Dans le premier livre de son Traité du jardinage selon les raisons de la nature et de l'art (1638), ce théoricien et praticien indique que le jardinier, sachant lire et écrire, doit savoir « pourtraire » et « desseigner » – faire des dessins et des desseins –, « monter à la géométrie pour les plans, départements, mesures et alignements », apprendre « l'architecture » pour calculer le volume des haies et autres corps relevés.

Au xviie siècle, les mêmes principes esthétiques et épistémologiques semblent gouverner la philosophie et les jardins. L'architecture est un référent commun. Selon Descartes, refonder la philosophie, distinguer le clair de l'obscur, l'évident du confus, est l'affaire de cette même raison qui oppose la beauté, l'ordre et le caractère géométrique des villes aux cités mal compassées. D'après Boyceau, un jardinier inculte est inapte à « la connaissance et jugement des choses belles ». La connexion entre jardin, esthétique et philosophie se retrouve dans les paradigmes que partagent le philosophe et le théoricien-praticien. Descartes écrit, dans la « lettre-préface » aux Principes de la philosophie (1644), que « toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences ». L'image de l'arbre éclaire ici la définition de la philosophie. Quant à Boyceau, il justifie l'ordre, la symétrie et la correspondance entre les éléments du jardin en soulignant dans son traité que la « Nature les observe aussi en ses œuvres si parfaites » puisque les « arbres élargissent ou montent en pointes leurs branches de pareille proportion » (Livre III).

Cette esthétique n'est cependant pas partagée par tous. Dès 1625, Francis Bacon préconise, dans la 3e édition de ses Essais, que le jardin s'achève sur une « lande ou désert », aménagée comme un « paysage naturel », dont les « fourrés » seraient « dispersés sans aucun ordre » ; nous sommes loin de Descartes et de Boyceau. En France, on sait, par le tome XXVIII de ses Mémoires, à quel point Saint-Simon critique Versailles où tout est bâti « l'un après l'autre, sans dessein général », car « le beau et le vilain », « le vaste et l'étranglé » furent « cousus ensembles ». Cette satire s'apparente au dénigrement des vieilles cités et se fonde sur l'esthétique que Descartes partage avec Boyceau. Deux interprétations sont possibles. Soit ces principes ne furent jamais totalement mis en œuvre dans les jardins et cette rencontre est théorique. Soit les propos de Saint-Simon, qui prennent la forme d'un jugement universel d'après lequel Versailles serait objectivement laid, repose sur un sentiment personnel, la détestation éprouvée par le Duc. Dans ce cas, le xviie siècle ne se résume pas aux principes de Descartes et de Boyceau, à l'idée que la beauté dépend de la raison et du jugement. Il existe bien une autre esthétique, privilégiant l'agrément et la sensibilité.

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Écrit par :

  • : docteur en philosophie, École des hautes études en sciences sociales, titulaire d'un D.E.S.S. en jardins historiques, patrimoine et paysage, École d'architecture de Versailles, professeur de philosophie

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Pour citer l’article

Catherine CHOMARAT-RUIZ, « JARDINS - Esthétique et philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jardins-esthetique-et-philosophie/