TATI JACQUES (1908-1982)

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Au-delà du mythe

Parade éclaire, peut-être mieux que tout autre film, l'originalité du comique de Tati. M. Hulot, après le facteur de Jour de fête, pouvait laisser croire que le cinéma de Tati allait se fonder sur un personnage mythique, héritier de Charlot, de Keaton et des grands burlesques. On comprend aujourd'hui que Mon Oncle ait pu décevoir. Hulot n'y était déjà plus qu'une silhouette parmi une foule de personnages aussi typés. Tati, loin de construire un héros comique, s'ingéniait à le faire disparaître. Le défilé des chiens qui ouvre et ferme Mon Oncle n'est pas moins drôle que M. Hulot sur son Vélosolex, ou les enfants, ou le patron des usines Plastac, ou la voisine des Arpel. L'esthétique et la morale de Tati s'affirmaient clairement. Le comique d'observation éclipsait le comique de personnage. Chacun de nous est un clown qui s'ignore. Nous marchons au milieu de nos propres gags sans les voir.

Cette morale était-elle supportable ? Nous aimons Charlot, les frères Marx ou Hulot parce qu'ils sont ridicules à notre place. Déjà M. Verdoux est bien gênant, car il n'est plus un mythe. Et La Comtesse de Hong Kong agace pour les mêmes raisons que Play-time ou Trafic. Le rire n'est plus fixé en un personnage exceptionnel, le gag n'est plus l'objet d'un rite. La force explosive et redoutable du comique irradie partout, menace notre univers le plus familier. Aucun écran, aucune protection ne peuvent en retenir l'éclat. En ce sens seulement, l'œuvre de Tati prolonge celle de Chaplin. Dans son audace extrême, son échec sublime et son malentendu.

Il faut donc réfuter la rumeur malveillante selon laquelle Tati aurait réussi deux chefs-d'œuvre, suivis d'essais plus ou moins malheureux. Au contraire, Trafic et Play-time éclairent Jour de fête, comme les derniers films de Renoir donnent un sens à La Grande Illusion, comme La Comtesse de Hong Kong illumine Les Temps modernes.

Le gag, chez Tati, se révèle de plus en plus comme le fruit du hasard et de la maladresse alors que nous le voudrions invention et performance. Le génie est dans le regard qui saisit l'acte manqué comme on cueille une fleur. Voilà pourquoi le temps coule dans l'univers de Tati avec cette douceur provocante, cette patience artisanale et rurale. Inutile de programmer, tout est affaire d'attention, de lumière et d'espace. Il faut piéger la poésie, scruter la différence dans ce qui paraît monotone et semblable (l'aérogare-clinique, les bureaux, l'exposition de Play-time). D'où le plan fixe, large, clair et soutenu, souvent vide d'abord et qui se remplit, s'anime sous nos yeux (le salon de l'auto de Trafic, le jardin des Arpel dans Mon Oncle, la plage des Vacances de M. Hulot). D'où les redites, les essais accumulés, l'épaisseur pâteuse du temps qu'André Bazin avait si bien perçue, « à l'image de ce tas de guimauve encore chaude s'étirant lentement à l'étal du confiseur et qui tourmente si fort M. Hulot, Sisyphe de cette pâte à berlingot, dont la chute dans la poussière renouvelle perpétuellement son imminence ».

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Écrit par :

  • : docteur ès lettres, professeur à l'université de Paris-V-René-Descartes, critique de cinéma

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Pour citer l’article

Jean COLLET, « TATI JACQUES - (1908-1982) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-tati/