ISLAM (La civilisation islamique)Islam et politique

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L'idéal de la cité musulmane

Vocation à l'unité

Au sein du « monde de l'islam », les ethnies, les langues, les cultures sont diverses, allant parfois jusqu'à l'opposition. Une unité difficile à décrire s'y maintient cependant, un comportement commun dans la vie quotidienne même, qui fera qu'un musulman, d'où qu'il vienne, ne sera jamais tout à fait étranger en terre d'Islam. Ainsi, fort différents sont l'islam arabe sunnite et l'islam shī‘ite iranien. La spécificité séculaire du peuple iranien, fier de son passé antéislamique, se colore d'une différenciation non moins marquée sur le double plan historique et dévotionnel des valeurs de foi. Cependant, par le recours commun au texte du Coran, par un unique enracinement en des notions et des faits proprement islamiques, sunnites et shī‘ites retrouvent, par-delà toutes les oppositions, la trame d'une subtile mais réelle consonance. Et c'est à la langue arabe que le persan emprunte la plupart de ses vocables religieux.

Quoi qu'il en soit des luttes politiques ou des émulations culturelles, voire religieuses, on peut dire que les peuples d'Islam partagent, dans leur affectivité profonde, la fierté d'appartenir à « la communauté la meilleure qui ait surgi parmi les hommes ». C'est la ummat al-nabī, « la nation du Prophète ». Un quasi-synonyme de umma est jamā‘a. L'un et l'autre mot peut se traduire par « communauté ». La racine de umma évoque umm, « mère », d'où l'idée d'origine commune ; la racine de jamā‘a souligne l'idée de réunion, d'assemblée. Si bien que umma se prend parfois au sens d'origine terrestre, peuple ou nation au sens moderne, très proche alors de qawmiyya (de qawm, « groupe »). Dans la psychologie musulmane cependant, umma connote presque toujours une origine assurée non (seulement) par le lieu ou le sang, mais par l'enracinement spirituel de la foi commune.

La Loi et ses applications

Toute société humaine a besoin de se référer à une organisation des pouvoirs législatif, judiciaire, exécutif. Qu'en fut-il en Islam ? « Le Coran, disait Louis Massignon, constitue essentiellement le code révélé d'un État supra-national ». Mais le terme d'« État » n'a pas ici son sens moderne et habituel. Ce serait un singulier contresens que de vouloir chercher dans le texte coranique même un type ne varietur de cité constituée une fois pour toutes en son organisation et ses rouages. Le Coran forme un ensemble indissociable d'affirmations de foi et de règles de vie politico-sociale. Il n'est point pour autant un code achevé de lois, un manuel politique ou théologique. Faut-il ajouter qu'il ne vise aucunement à fournir un tel ensemble ? Ce travail de « mise en lumière » (istinbāṭ) sera traditionnellement attribué en Islam aux notables et docteurs, « les gens qui délient et lient ».

Ce qui définit la umma, ce n'est pas d'abord un État politique unifié, mais un « vouloir vivre ensemble », conditionné par les règles morales et surtout les mu‘āmalāt coraniques, ces cadres donnés par le Livre aux « relations sociales ». On ne peut ici énumérer le contenu de ces règles, mais il ne serait pas très difficile de montrer que les exigences de la morale coranique et ses conséquences sociales sont en harmonie avec le Décalogue judéo-chrétien, et regroupent, par là, des principes de droit et de morale naturels. Il n'y a pas dans le Coran une promulgation globale des règles de l'agir. Mais si l'on se réfère au contenu essentiel des commandements bibliques, on le retrouve, à peu de chose près, épars au long des sūrates, plus précisément des surates médinoises.

Ces règles exigeantes de l'agir humain sont donc reçues comme loi positive divine. Telle est, dans la philosophie politique de l'islam, la notion essentielle de « loi ». Les applications concrètes et casuelles qui en sont proposées au cours des âges relèvent d'un « dict » de la raison humaine, d'un jugement pratique qui décide de leur accord ou de leur désaccord avec les données de base. Ainsi doit se poursuivre l'ijtihād, l'effort de recherche personnelle à partir des textes scripturaires. Tout musulman qui en est capable y est appelé. Peuvent intervenir alors le « coup d'œil » personnel (ra'y) du prudens, le bien public (maṣlaḥa), et des législations extra-islamiques, codifiées ou non, le ‘urf. En fait, qu'il s'agisse du droit byzantin, du Talmud, des traditions persanes, ou de « coutumes » locales, nombreuses furent, dès le début de l'islam, les influences exercées par le ‘urf. Il ne s'agit pas, dans l'exercice de l'ijtihād, d'un pouvoir législatif proprement dit – Dieu seul, ou par extension, le Prophète, mérite au sens fort le titre de « législateur » – mais d'une fonction éminente du pouvoir judiciaire appliquant à des cas nouveaux la Loi fondamentale, veillant du moins à ce que la solution de ces cas ne soit pas en contradiction avec elle. La Loi divine (shar‘) se prolonge et se concrétise en une sharī‘a, en une jurisprudence si l'on veut, qui est l'œuvre de la communauté.

C'est avec beaucoup de liberté que fut pratiqué aux premiers siècles l'ijtihād ainsi défini. Ceux qui l'exerçaient, les grands mujtahidūn, furent par là même les fondateurs des écoles juridiques reconnues. Certaines d'entre elles seront récusées par la suite. Mais, dès le iiie siècle de l'hégire sont constituées les quatre principales, qui se répartirent et continuent à se répartir l'ensemble de l'islam sunnite, très largement majoritaire. Chacune d'elles est caractérisée non seulement par une tradition jurisprudentielle, mais par une attitude d'esprit où se joignent des jugements théologiques sur les valeurs de foi et des vues politico-religieuses sur le rôle de l'homme dans la cité. La coexistence officiellement reconnue de ces quatre écoles, distinguées en général selon des aires géographiques et entremêlées parfois sur un même sol, n'en souligne pas moins leur commune ligne de force, leur recherche convergente d'une réalisation de la umma. Elles sont le témoin historique de la fonction d'ijtihād propre à la communauté ; elles en devinrent aussi comme les limites restrictives. Une fois mises en place, elles fermèrent « les portes de l'ijtihād ». Aux grands mujtahidūn du passé succédèrent les muftī, les prudentes, donneurs de « décisions juridiques » qui ne peuvent que s'inscrire respectivement dans la jurisprudence de chaque école. Et le qāḍī, à la fois juge au religieux et au civil et notaire, a pour rôle de dirimer les cas concrets, compte tenu de ces décisions.

Deux remarques s'imposent toutefois. D'une part, au contraire de l'islam sunnite, l'islam shī‘ite maintient le principe de libre recherche à partir des textes scripturaires ou des traditions de ses imāms : le titre de mujtahid reste particulièrement en honneur dans l'Iran contemporain. D'autre part, l'une des revendications majeures du mouvement réformiste act [...]

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Manifestation au Bangladesh contre Taslima Nasreen

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  • : ancien professeur au collège philosophique et théologique de Toulouse, co-directeur de la collection Études musulmanes, collaborateur de l'Encyclopédie l'Islam
  • : directeur de recherche au C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Louis GARDET, Olivier ROY, « ISLAM (La civilisation islamique) - Islam et politique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/islam-la-civilisation-islamique-islam-et-politique/