IRAK-IRAN (GUERRE)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Des causes multiples

Dès l'ouverture des hostilités, les Irakiens évoquent la victoire de Qadissiya. Illustre dans l'histoire musulmane, cette bataille, livrée en 637, a permis aux armées arabes, rangées sous la bannière de l'islam, de rejeter les Sassanides hors de Mésopotamie et de détruire l'Empire qu'ils avaient fondé en Perse : plus encore que l'introduction de l'islam dans la région, ce nom de Qadissiya évoque la première victoire décisive des Arabes contre les Iraniens. Cette référence est naturellement considérée, du côté iranien, comme un détournement – une appropriation sacrilège – d'une page de l'histoire de l'islam. Ces deux interprétations opposées d'un même événement historique permettent de caractériser un des aspects essentiels de la guerre du Golfe. Pour l'Irak, et pour les États arabes qui vont lui prêter appuis et concours, il s'agit d'un combat aux confins de l'arabisme, en vue de sauvegarder les intérêts de celui-ci. Pour l'Iran, la guerre, ressentie comme défensive, est essentiellement islamique, dirigée contre le gouvernement de Bagdad tenu pour mécréant et laïc.

Les frontières

Mais cette lutte, que les antagonistes représentent comme un conflit de civilisations, renouvelle, à ce titre, une contestation multiséculaire sur les frontières, aggravée par le fait que des minorités y revendiquent leur indépendance ou autonomie. Inégalement partagée entre Iran et Irak, la Mésopotamie a été, de tout temps, un couloir pour les invasions asiatiques et, dès la plus haute antiquité, les Perses l'ont souvent emprunté. L'Irak, dans cette région, succède depuis la fin de la Première Guerre mondiale à un Empire ottoman qui, durant des siècles, s'est opposé à l'expansion de l'Empire persan. Dans la partie montagneuse, au nord, la connivence, contre les Persans chiites, entre les sultans ottomans et la plupart des émirs kurdes sunnites, a assuré, dès le début du xvie siècle, la relative stabilité des frontières seulement troublées par les différends, limités, entre tribus. Au sud, en revanche, les Persans convoitent la Basse-Mésopotamie, dont le peuplement est arabe mais chiite et qui abrite les principaux lieux saints du chiisme (Nedjef, Kerbala) ; ils l'envahiront à plusieurs reprises, jusqu'au cours du xviiie siècle, et tiendront même quelques années Bagdad, tandis qu'à l'est du Chatt al-Arab l'autorité du cheikh arabe de Mohammarah (Khorramchahr) s'étendra longtemps sur l'Arabistan (Khouzistan).

Le Chatt al-Arab

Depuis le traité de Souhab (1639), et sous réserve de divers empiétements, l'extrémité méridionale de la frontière turco-persane est constituée par le Chatt al-Arab, large estuaire formé par la réunion de l'Euphrate, du Tigre et du Karun. L'exacte définition des limites et des droits dans cette voie d'eau, sur ses rives et dans le plat pays au nord, entre Tigre et Karun, nourrira d'inextricables litiges. Le protocole de Constantinople (1913) définit la frontière terrestre, dont la délimitation détaillée sera établie en 1914 : il confirme la domination ottomane sur l'ensemble du Chatt al-Arab, la souveraineté persane s'exerçant sur la rive orientale à partir de la limite des basses eaux, et sur quelques îles et mouillages. L'antagonisme entre l'Irak, héritier de l'Empire ottoman, et l'Iran (qui ne reconnaît l'Irak qu'en 1929) va se nourrir de querelles frontalières incessantes, remettant en question plusieurs accords successifs, dont celui de 1937 qui stipule que le thalweg du Chatt al-Arab marque la frontière jusqu'à Abadan. L'instauration d'une république en Irak (1958) entraîne une nouvelle dégradation des rapports, mettant un terme à la collaboration qui s'est instaurée entre les deux monarchies contre les Kurdes.

Très hostile au Baas, le shah dénonce, le 19 avril 1969, l'accord frontalier de 1937. À la fin du mois de novembre 1971, profitant du désengagement britannique dans le Golfe, il fait occuper les îles Abou Moussa et Tomb, relevant des Émirats arabes. Bagdad rompt ses relations avec Téhéran. Désormais, l'Iran apporte un considérable concours armé à la dissidence de Mollah Moustapha Barzani, qui opère au Kurdistan depuis 1961. C'est cette révolte qui, plaçant, plusieurs années durant, le pouvoir central irakien en mauvaise posture, sera utilisée par l'Iran pour obtenir de l'Irak la signature, le 6 mars 1975 à Alger, d'un dernier accord. Selon ses termes, la frontière entre les deux États fait l'objet d'une démarcation définitive « sur la base du protocole de Constantinople de 1913 et des procès-verbaux de la commission de délimitation des frontières de 1914 », tandis que les frontières fluviales sont délimitées « selon la ligne de thalweg ». Les deux parties s'engagent à exercer sur leurs frontières communes « un contrôle strict et efficace, en vue de la cessation définitive de toutes infiltrations à caractère subversif ». Ces dispositions sont reprises, précisées et complétées par un « traité relatif à la frontière d'État et au bon voisinage », que signent, à Bagdad, le 13 juin 1975, les ministres des Affaires étrangères. Il est prévu, en cas de nouveau différend, une procédure d'arbitrage par voie de bons offices avec intervention éventuelle de la Cour internationale de justice. L'accord d'Alger élimine immédiatement la menace kurde qui pèse sur le gouvernement de Bagdad.

La crise

L'avènement à Téhéran d'une République islamique est d'abord salué avec satisfaction par l'Irak, en raison de l'hostilité qu'elle proclame à l'encontre du sionisme et de l'impérialisme. Cependant, les incidents de frontière, qui n'avaient, à vrai dire, jamais complètement cessé, se multiplient tandis que l'Iran manifeste un intérêt accru pour le Golfe. Le président Saddam Hussein estime qu'il convient de revenir sur les concessions qu'il a faites en 1975, alors que son pays était en situation de faiblesse, et somme les Iraniens d'abandonner les îles du détroit d'Ormuz. Son gouvernement demande donc, le 30 novembre 1979, la révision de l'accord d'Alger. Téhéran oppose une fin de non-recevoir. En mars 1980, les relations sont rompues. Le 17 décembre 1980, le président Saddam Hussein annonce l'abrogation dudit accord.

Ces contestations de frontières, si importantes soient-elles, ne sont pas les seules causes du déclenchement de la guerre. Les risques de désordre, issus de la présence dans l'Irak méridional d'une population chiite soumise à un gouvernement d'autre origine, se sont accrus, au même rythme que les divergences entre les deux régimes de Bagdad et de Téhéran. Le maintien d'une vigilance de tous les instants sur cette source potentielle de troubles a [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 7 pages

Médias de l’article

1962 à 1989. De la guerre froide à la détente

1962 à 1989. De la guerre froide à la détente
Crédits : Encyclopædia Universalis France

vidéo

Saddam Hussein, 1980

Saddam Hussein, 1980
Crédits : Keystone/ Getty Images

photographie

Guerre Irak-Iran, 1980-1988

Guerre Irak-Iran, 1980-1988
Crédits : Encyclopædia Universalis France

carte

Victimes de la guerre Irak-Iran

Victimes de la guerre Irak-Iran
Crédits : Hulton Getty

photographie

Afficher les 5 médias de l'article


Écrit par :

  • : docteur en sociologie politique des relations internationales

Classification

Autres références

«  IRAK-IRAN GUERRE  » est également traité dans :

GUERRE IRAK-IRAN, en bref

  • Écrit par 
  • Pascal BURESI
  •  • 235 mots
  •  • 1 média

La révolution islamique qui a porté l'ayatollah Khomeyni au pouvoir en Iran en 1979 est la raison directe de la guerre déclenchée par l'Irak, le 22 septembre 1980. Même si celle-ci s'inscrit dans une longue série de contentieux frontaliers, sa longue durée (huit ans), la violence des combats, le nombre très élevé de victimes (1 200 000 morts), l'utilisation d'a […] Lire la suite

AHMADINEJAD MAHMOUD (1956- )

  • Écrit par 
  • Christian BROMBERGER
  •  • 1 642 mots

Président de la République islamique d'Iran de 2005 à 2013. Mahmoud Ahmadinejad est né le 28 octobre 1956 à Aradan, une bourgade proche de Garmsar, à une centaine de kilomètres au sud-est de Téhéran. Il est le quatrième enfant d'une famille modeste (son père est forgeron) qui migre vers la capitale, comme beaucoup d'autres, dans les années 1960, période d'exode rural. Influencé par son père profon […] Lire la suite

ASIE (Géographie humaine et régionale) - Dynamiques régionales

  • Écrit par 
  • Manuelle FRANCK, 
  • Bernard HOURCADE, 
  • Georges MUTIN, 
  • Philippe PELLETIER, 
  • Jean-Luc RACINE
  •  • 24 814 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre « Une terre de conflits : le prix à payer »  : […] Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Orient est le théâtre de nombreux conflits de nature diverse. Les facteurs de crise sont multiples et s'entremêlent étroitement. Jusqu'en 1990, les conflits restent cantonnés dans un strict cadre régional, les puissances extrarégionales n'interviennent pas ouvertement ; depuis lors, ils ont pris une dimension internationale. La création de l' […] Lire la suite

CHAṬṬ AL-‘ARAB ou SHAṬṬ AL-‘ARAB

  • Écrit par 
  • Jean-Marc PROST-TOURNIER
  •  • 347 mots

Exutoire commun du Tigre et de l'Euphrate, le Chaṭṭ al-‘Arab, long de 200 kilomètres entre al-Qurnah et le golfe Persique, reçoit sur sa rive gauche le Kārūn qui descend des montagnes d'Iran. Bordé d'un liseré de palmeraies, il constitue sur une partie de sa rive orientale la frontière entre l'Iran et l'Irak. Il conserve sa largeur et sa profondeur et reste donc accessible aux navires de mer, car […] Lire la suite

ENFANTS SOLDATS

  • Écrit par 
  • Rosalie AZAR
  •  • 3 410 mots

Dans le chapitre « Patriotisme et engagement idéologique »  : […] L'exaltation nationale et citoyenne qui apparaît à la fin du xviii e  siècle n'épargne pas les enfants. Certains enfants s'engagent ainsi dans les armées de la Révolution, pour la défense de la patrie en danger. À la suite de l'appel de volontaires de 1791-1792, puis de la levée en masse de 1793, de nombreux adolescents se présentent aux autorités. Mais le décret n'appelait sous les drapeaux que c […] Lire la suite

EST-OUEST RELATIONS

  • Écrit par 
  • Jacques HUNTZINGER, 
  • Philippe MOREAU DEFARGES
  • , Universalis
  •  • 12 329 mots
  •  • 10 médias

Dans le chapitre « 1984-1987 : entre le dialogue américano-soviétique et des mutations loin d'être achevées »  : […] Au lendemain de la crise des euromissiles, les rapports Est-Ouest et plus précisément le dialogue américano-soviétique s'imposent à nouveau comme l'élément constant d'un monde dont l'axe de gravité se déplace vers l'Asie-Pacifique. Le moment des confrontations spectaculaires – temporairement – passé, les changements majeurs en cours resurgissent avec netteté. Le cœur du système Est-Ouest est lui-m […] Lire la suite

IRAK

  • Écrit par 
  • Loulouwa AL RACHID, 
  • Brigitte DUMORTIER, 
  • Philippe RONDOT, 
  • Pierre ROSSI
  •  • 29 317 mots
  •  • 27 médias

Dans le chapitre « La guerre contre l'Iran (1980-1989) »  : […] L'ancien conflit qui opposait l'Irak à l'Iran à propos du Chatt al-Arab avait été réglé par l' accord d'Alger (6 mars 1975), dans la mesure où la frontière fluviale avait été établie selon la ligne de thalweg au lieu de suivre la rive orientale comme c'était le cas jusque-là, et où les frontières terrestres avaient été délimitées sur la base d'accords antérieurs à la présence britannique, tenue p […] Lire la suite

IRAN - Histoire et politique

  • Écrit par 
  • Christian BROMBERGER, 
  • Robert MANTRAN
  • , Universalis
  •  • 22 385 mots
  •  • 12 médias

Dans le chapitre « Durcissement du régime et problèmes extérieurs »  : […] La politique iranienne, suivie à ses débuts avec une certaine sympathie par les pays musulmans, surtout les plus progressistes, suscite ensuite, par ses excès et son intransigeance, des réserves quasi unanimes ; par ailleurs, la situation économique, assez profondément bouleversée, pose des problèmes que le gouvernement ne peut ou ne veut pas résoudre, au nom d'un idéal religieux rejetant les cont […] Lire la suite

IRAN - Société et cultures

  • Écrit par 
  • Christian BROMBERGER
  •  • 8 913 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre «  Aux sources de la révolution et de la République islamiques »  : […] La crise révolutionnaire des années 1978-1979 a tout d'abord consacré l'échec d'un système de développement. En vingt-cinq ans, depuis le coup d'État de 1953 rétablissant l'autorité du shah, l'Iran a été le théâtre de mutations radicales affectant de proche en proche toutes les couches de la société. Lors du premier recensement national, en 1956, l'Iran compte 19 millions d'habitants dont 69 p.  […] Lire la suite

JORDANIE

  • Écrit par 
  • Philippe DROZ-VINCENT, 
  • Philippe RONDOT
  •  • 19 647 mots
  •  • 16 médias

Dans le chapitre « Un environnement pesant »  : […] Cependant au début de décembre 1980, la tension monte brusquement à la frontière syro-jordanienne où les deux pays massent des troupes de plus en plus importantes : trente mille hommes du côté syrien avec un millier de chars. La Jordanie procède au rappel de ses réservistes. L'objectif de Damas est triple. Il s'agit de faire une démonstration au moment où la capitale jordanienne s'apprête, contre […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

1er-28 février 2013 États-Unis. Remaniement gouvernemental

guerre en Irak décidée par l'administration Bush. Les républicains l'accusent également de réserves envers Israël, de manque de fermeté face à l'Iran et de sympathie à l'égard du principe de dénucléarisation de la planète. Chuck Hagel, qui remplace Leon Panetta, prend ses fonctions le 27. Le 28, Jacob Lew, jusque-là chef de cabinet de la Maison-Blanche […] Lire la suite

8-27 avril 2008 Irak. Rapport sur les résultats de la stratégie américaine

Irak. Il insiste plus que ne l'ont fait ces derniers sur le rôle joué dans ce conflit par l'Iran, qu'il qualifie de « plus grande menace pour l'Amérique dans le nouveau siècle ». Il rejette l'argument financier avancé contre la poursuite de l'intervention en Irak en estimant que les dépenses militaires américaines à l'époque de la guerre froide étaient […] Lire la suite

2-29 mai 2007 Irak – États-Unis. Vote inconditionnel du financement de la guerre en Irak par le Congrès américain

guerre en Irak adoptée par le Congrès en avril, qui imposait une date de début de retrait pour les soldats américains engagés dans le pays. Les 3 et 4 se tient à Charm el-Cheikh, en Égypte, une seconde conférence internationale sur l'Irak, après celle de mars à Bagdad. Les représentants de plus de cinquante pays et organisations – dont les États-Unis […] Lire la suite

2-28 janvier 2007 Irak – États-Unis. Renforcement des effectifs américains

l'Iran et de la Syrie prônées en décembre 2006 par le rapport de la commission parlementaire Baker-Hamilton sur l'Irak, évoquant simplement la mobilisation de « toutes les ressources de la diplomatie américaine pour susciter un soutien à l'Irak à travers tout le Moyen-Orient ». Ce nouveau plan de déploiement du corps expéditionnaire en Irak suscite […] Lire la suite

5-31 décembre 2006 États-Unis – Irak. Publication du rapport Baker-Hamilton et exécution de Saddam Hussein

Irak capable de « se gouverner, de subvenir à ses besoins et de se défendre » – doit être atteint par des moyens principalement diplomatiques, qui incluent notamment l'ouverture d'un large dialogue, tant avec l'opposition irakienne qu'avec l'Iran et la Syrie. Le rapport préconise le retrait des combattants américains en Irak avant la fin du premier […] Lire la suite

Pour citer l’article

Philippe RONDOT, « IRAK-IRAN (GUERRE) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/irak-iran-guerre/