INTERPRÉTATION

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De l'herméneutique d'Aristote aux sciences humaines

La voix et le geste

C'est au Peri hermèneias d'Aristote qu'il convient de se référer pour recueillir le sens liminaire de l'interprétation. Selon ce traité, « est interprétation tout son émis par la voix et doté de signification – toute phônè semantikè, toute vox significativa » (P. Ricœur). L'interprétation est donc acte de signification, production de sens. Elle se constitue dans le moment de la profération, précisément à l'instant même où les choses viennent à désignation. C'est pourquoi Aristote accorde une fonction différentielle au nom et au verbe. « Le nom est un son vocal possédant une signification conventionnelle sans référence au temps et dont aucune partie ne présente de signification quand elle est prise isolément. » Quant au verbe, il « est ce qui ajoute à sa propre signification celle du temps : aucune de ses parties ne signifie rien prise séparément et il indique toujours quelque chose d'affirmé de quelque autre chose ». Suivant rigoureusement la pensée d'Aristote, Ricœur a donc raison de formuler ainsi la définition de l'interprétation : « Dire quelque chose de quelque chose, c'est, au sens complet et fort du mot, interpréter. »

Il serait abusif de vouloir tirer du Peri hermèneias une conception de l'interprétation qui convienne à la problématique moderne des sciences humaines. Cependant, ces indications préliminaires entraînent plusieurs remarques.

Notons d'abord que c'est en fonction d'un certain intellectualisme de l'interprétation qu'on fait parfois de celle-ci un procédé de décodage, un art de la traduction ou de la transcription. Aristote rappelle qu'il y va d'un interpréter dès que le sens se trouve présent à la voix (phônè semantikè) et engage alors un nouveau rapport de l'homme aux choses (« dire quelque chose de quelque chose »). On pourrait reconnaître là – dans l'avènement d'une sémantique – à la fois l'intervention de l'historicité humaine et la condition de constitution d'une communauté du sens (cf. la distinction héraclitéenne entre l'idios kosmos, le monde à soi, et le koinos kosmos, le monde commun). Dès lors, poser le problème de l'interprétation n'est plus possible si on ne pose pas en même temps la double question du rapport du sens à l'histoire et de la communication humaine.

On gagnerait, de même, à lire le Peri hermèneias en se référant le plus possible aux usages qu'on fait du terme d'interprétation à propos du musicien, du chanteur, de l'acteur ou du chorégraphe. Bien qu'on associe souvent ici la notion d'interprétation à celle de transposition personnelle d'une œuvre littéraire ou musicale, l'essentiel reste, dans tous les cas, de faire en sorte que – corporellement et instrumentalement – le chanteur, l'acteur, le chorégraphe travaillent à la production du sens dans la voix, le geste, l'attitude... Le poète Antonin Artaud a maintes fois dénoncé l'erreur d'une conception occidentale de l'interprétation au théâtre qui s'inspire d'une psychologie de l'expression. Voix et geste sont tissés dans la même matière corporelle ; et le sens n'est pas derrière eux (comme constitué d'avance sous forme de thème : l'amour, la haine, la joie, la peine), mais il est toujours en instance, et comme en projet. L'interprétation n'est pas un langage second ; elle est inhérente à la modalité corporelle de l'être dont elle ne parvient jamais à épuiser le sens.

Enfin, cette signification corporelle de l'interprétation conduit déjà à éviter la simplification qui consiste à figurer sur un mode substantiel et univoque les rapports des signes au sens et de l'interprétation aux signes. Une telle conception suppose que le sens est établi derrière les signes chargés de le rendre manifeste et que l'interprétation est une appréhension et une restitution de ce sens au moyen des signes. Or la conception aristotélicienne de l'herméneutique semble exclure une telle simplification. Car, si le problème est bien celui de la production du sens à travers un dire, on s'aperçoit que ce dire – qu'il soit de la voix ou du geste – est littéralement un interpréter, dont les mots (noms et verbes) constituent intrinsèquement la condition d'énonciation. Ainsi se trouve posée la question de savoir si l'interprétation porte sur des signes ou si, plutôt, tout signe n'est pas déjà l'énoncé d'une interprétation. Dans ce cas, on peut déjà se demander si interpréter n'est pas toujours interpréter une interprétation.

Texte et tradition

Cependant, comme l'indique Ricœur, l'herméneutique aristotélicienne, du fait qu'elle ne pose pas le problème des significations multivoques, est insuffisante à rendre compte des origines d'une problématique moderne de l'interprétation. Sans négliger les questions posées à partir du Peri hermèneias, il faut se tourner vers les conceptions religieuses de l'interprétation. Celles-ci ne proviennent pas d'une source unique et il n'est pas possible ici de retracer en détail les influences multiples qui ont joué sur l'exégèse biblique jusqu'à notre époque. On relèvera quelques aspects utiles à la mise au point de cette notion d'interprétation.

Dans la religion égyptienne, la pratique rituelle n'obéit pas au respect scrupuleux de la lettre et les textes – dont la fonction magique a été souvent soulignée – sont inséparables d'une lecture qui est elle-même « essentiellement un élément de la célébration du rite, au déroulement duquel elle contribue et qu'en tout cas elle explique et commente » (S. Morenz). D'autre part, il arrive souvent que le secret soit requis. Quant au caractère magique de la littérature funéraire propre à la religion égyptienne, il est renforcé « quand les textes destinés à éterniser l'existence du roi sont usurpés par de simples particuliers et que par conséquent la simple dentité du mot et de la réalité est remplacée par l'appropriation d'une réalité étrangère ou la création d'une réalité non existante par la parole ». Ainsi, l'interprétation se conçoit à deux niveaux : elle est inséparable de la lecture qui fait partie de la pratique rituelle ; elle est, sur un mode magique, productrice de significations ayant le pouvoir de faire exister, grâce à la parole, des réalités.

Dans d'autres religions, la référence au texte prend une valeur différente et la notion d'interprétation une autre portée. Ainsi en est-il, par exemple, dans la tradition mystique juive, du rôle de la littérature kabbalistique : dans le Zohar (diffusé en Espagne à partir de 1280), il est dit que « le sens littéral de l [...]

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Joseph interprète les songes de Pharaon, Raphaël

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  • : professeur de psychopathologie à l'université de Paris-VII, directeur du Laboratoire de psychopathologie, directeur de formation doctorale, chargé de mission pour la création de l'Institut interuniversitaire européen, codirecteur de la Revue internationale de psychopathologie

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Pour citer l’article

Pierre FÉDIDA, « INTERPRÉTATION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/interpretation/